Les stigmates de la propagande coloniale

Comment la colonisation a-t-elle été justifiée ? Comment un inconscient collectif est-il né ? Ces questions, qui " poussent à la discussion", sont posées par CEC ONG, à l'initiative de l'expo "Notre Congo/Onze Congo". Visite guidée et réflexion sur les réminiscences de cette propagande dans les esprits belges et congolais.

Valentine Van Vyve
Les stigmates de la propagande coloniale
©CEC ONG

Coopération Éducation Culture ONG (CEC ONG) propose de " dévoiler la propagande coloniale " avec l'expo "Notre Congo/Onze Congo". Visite guidée et réflexion sur ses réminiscences dans les esprits belges et congolais.

L’expo a été surtout conçue pour les jeunes , indique d’emblée Julien Truddaïu. Parce qu’ils sont les adultes citoyens de demain et qu’il est primordial qu’ils connaissent davantage leur histoire. Mais le cas du Congo est en réalité une porte d’entrée, un préambule au dialogue. L’objectif est qu’ils prennent conscience des stéréotypes qu’ils peuvent avoir et qu’en sortant du musée, ils aient changé de regard ”. C’est sur ces mots que l’on aborde les premiers documents originaux, ô combien révélateurs de la propagande coloniale, qui étaient accrochés aux murs des classes jusqu’à l’indépendance du Congo en 1960. Comment la colonisation a-t-elle été justifiée ? Comment un inconscient collectif est-il alors né ? Autant de questions qui “ poussent à la discussions ”, comme le souhaite le responsable du projet.

Le titre de l’exposition, “Notre” barré au profit du “Votre” Congo, illustre-t-il une volonté de rendre ce qui avait été pris ?

C’est un slogan de propagande en soi, qui fut le titre d’une publication de l’époque. Elle était adressée aux Belges afin qu'ils s'approprient le Congo et la colonisation puisque peu de gens s'y intéressaient réellement. C'est donc un peu provocateur. Nous souhaitons par ailleurs mettre en débat les conflits de mémoires entre les différentes générations, les Belges, les Congolais. Nous souhaitons provoquer la discussion.

Vous annoncez, toujours dans le titre, “dévoiler” la propagande coloniale. Parce qu'elle était jusqu’ici cachée ?

Je dirais qu’elle était enfouie dans les greniers. Mais la génération qui a vécu la colonisation disparait petit à petit et les greniers sont dépoussiérés, au sens propre du terme. On en sort des images, des objets. Et on en cherche des significations. Ces objets sont le reflet d’une partie de l’état d’esprit de l’époque, biaisé par la propagande dont ceux qui les détenaient ont été les premières victimes.

A qui a bénéficié la propagande ?

Hormis le roi Léopold II, une poignée d’homme en a tiré profit.

Quelle est la part du fait religieux et du profit économique dans la colonisation ?

En accord avec le Vatican, l’Église catholique devait apporter au Congo la civilisation. En ayant rapidement le monopole de l’éducation, l’Église avait le loisir d’évangéliser dès le plus jeune âge. Si Léopold II, donc l’État, a financé les premières missions, les Belges ont ensuite été sollicités pour leur apporter leur soutien. Le troisième acteur, ce sont les entreprises. Dès le départ, on a vu les hommes d’affaires et les banquiers s’impliquer. Une poignée d’hommes feront fortune. Ceci en détruisant tout ce qui existait déjà au Congo depuis le 9è siècle : une structuration économique, sociale et politique. Cela a été transformé voire détruit par le fait colonial dès 1885.

Vous utilisez un mot fort dans l’expo: “Amnésie”. N’aurait-on rien appris des erreurs du passé ?

Quand le roi Baudoin annonce qu’il va rendre son indépendance au Congo, tout le monde tombe des nues. Les Belges sont à mille lieues de s’imaginer ce qu’il se passe là-bas. Non, nous n’avons pas réussi à imposer le modèle de vie occidental au peuple congolais. S’en suivront de nombreux rapatriements. Aujourd’hui encore, tant de familles ont des liens avec la colonisation. Pour des raisons affectives, on avait fermé le rideau dès 1960.

Il y avait par ailleurs de réelles accointances car la propagande était l’affaire de quelques hommes seulement, parmi lesquels figuraient des représentants de presse. Malgré l’apparition du mouvement anti-colonial dans les années 1950, la Belgique a poursuivi la propagande, en valorisant cette fois le pays, car elle en avait réellement besoin, économiquement. On a donc fermé les yeux.

Mais, dans le courant des années 1980, on a accepté de dépoussiérer les greniers, avec l’avènement notamment de reportages journalistiques éclairant.

Quelles répercutions cette propagande, et donc la vision du Congo et de l'Afrique qui en découle, ont-elles encore aujourd’hui ? Vous évoquez un “racisme latent”.

L’actualité nous le démontre. Quand on entend les récents propos de Monsieur Francken (secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration), c’est symptomatique et il y a de quoi s’inquiéter. Les récents titres de presse sur Ebola sont aussi évocateurs : “Retour en enfer” ou “Conakry, un cloaque à ciel ouvert”; il s’agit de résurgences et de répétitions d’un vocabulaire passé. Il est dès lors important de mettre en parallèle les images venues du passé qu’on colle au présent. De manière plus générale, les réminiscences sont souvent inconscientes et inscrites dans les croyances collectives.

Dans toute propagande, les médias, en tant que véhicules d'informations, jouent un rôle central. Est-ce que vous voulez aussi susciter une réflexion sur leur rôle dans la société ?

Les médias ont joué un grand rôle dans la propagande, principalement le magazine Illustration congolaise . D’autres publications incitaient les Belges à financer les missions catholiques. La propagande était large et fortement présente dans les foyers. Les images, via les expositions notamment, étaient persistantes et permanentes. Nous voulons susciter une réflexion davantage sur le rôle de ces images. Elles étaient efficaces auprès d’une population belge pour 1/3 illettrée.

L’image est aujourd’hui tout aussi envahissante, singulièrement auprès de la jeune génération. Est-ce en cela qu’il est primordial de s’adresser à elle ?

Oui. Ils en subissent et en ingurgitent une quantité importante et derrière elle, il y a des discours. Ici on s’arrête et on prend le temps. Les jeunes visiteurs sont d’ailleurs souvent surpris de ce qu’ils découvrent; sur la colonisation en elle-même mais aussi sur leurs propres perceptions de l’Afrique, qu’ils n’intellectualisent généralement pas. Je pense qu’ils devraient connaitre davantage leur histoire. Mais le cas du Congo est en réalité une porte d’entrée, un préambule au dialogue. L’objectif est qu’ils prennent conscience des stéréotypes qu’ils peuvent avoir et qu’en sortant du musée, ils aient changé de regard.

Les monuments qui glorifient la colonisation participent-ils à la persistance des stéréotypes dans l’inconscient collectif ?

Bien sûr. Il suffit d’observer ce qu’il se passe devant la statue de Lippens et De Bruyne à Blankenberge. Les touristes se photographient en masse devant ce monument. Là et ailleurs, les explications sont absentes, minimes ou erronées. Or, il est primordial de décoder afin que les choses ne continuent pas à infuser.

Qu’a laissé cette propagande dans les esprits des Congolais ?

Il existe un adage dans toutes les langues du Congo : “A la fin, c’est toujours le blanc qui a raison”. Je pense que c’est assez révélateur... Par ailleurs, certains traits de caractères déterminés selon les régions à la suite de thèses fallacieuses des colonisateurs persistent encore à ce jour. Il y a un travail sur l’histoire coloniale à réaliser au Congo également. Interroger la population sur l’influence des croyances collectives.

Propos recueillis par Valentine Van Vyve

Des animations autour de cette exposition itinérante sont prévues pour les écoles. N’hésitez pas à visiter le site pour plus d’informations à ce sujet. Notre/Votre Congo, au Musée BELvue de Bruxelles jusqu’au 30 novembre.

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