Alexander De Croo: "Il faut réformer la coopération au développement"

Alexander De Croo, vice-Premier et ministre de la Coopération au développement, présentait, mardi 18 novembre, sa vision de la Coopération. Voici de quoi elle aura l'air pour les cinq années à venir.

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Alexander De Croo: "Il faut réformer la coopération au développement"
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Alexander De Croo, vice-Premier et ministre de la Coopération au développement, présentait, mardi 18 novembre, sa vision de la Coopération. Des virages sont-ils attendus ? Voici en tout cas le visage qu'elle aura pour les cinq années à venir.

Notre objectif doit être de rendre notre aide rapidement superflue”, déclarait un Alexander De Croo aux accents “coluchiens”. Suivant la logique de l'empowerment (ou "développement du pouvoir d'agir" des individus), le gouvernement refuse “toute logique de dépendance” et tient à “donner aux populations des pays les moins développés le petit coup de pouce néanmoins nécessaire pour prendre en main leur propre développement”. Comment, concrètement ? La coopération n'échappera pas aux remodèlements. C'est l' “ADN” et la “stratégie” de la coopération belge au développement qu'il convient de “repenser et de réformer en profondeur”. Le ministre Open VLD y voit une “opportunité d'aller vers plus d'économie et d’efficacité”.

Exit le saupoudrage, place à la concentration

La Coopération belge au développement finance actuellement les interventions de 206 organisations dans 101 pays. Beaucoup trop, assure le ministre selon qui “ce saupoudrage extrême affecte la visibilité et l’effectivité de la coopération”. La solution qu'il entend apporter est celle d'une coordination accrue entre les nombreux acteurs et les instruments, comprenez leur “concentration” selon les besoins, la crédibilité et les domaines d'expertise de chacun. “Le gouvernement optera désormais clairement pour l’instrument le plus adéquat et l’acteur le plus approprié selon l’objectif poursuivi”, explique le ministre libéral. “Les synergies pour augmenter l’efficacité sont prônées par les acteurs de la coopération qui réfléchissent à une manière de s'adapter, dans un contexte changeant, note Etienne Van Parys, par contre, il faut voir ce qui se cache dernière les mots”, prévient le secrétaire général d'Acodev, la Fédération des ONG de développement. Ces synergies sont-elles stimulées ou imposées ? Si le premier cas constitue un “point positif”, le second inquiète. “Certaines ONG pourraient rester sur le carreau... mais ce nombre serait marginal”, prédit-il.

La nouveauté est bien celle-ci : dépasser les analyses communes déjà existantes pour le travail en commun. Cela passerait notamment par un “appel d'offres des autorités, explique Alexander De Croo. A partir du moment où les autorités décrivent clairement les objectifs et le contexte, je considère tout à fait faisable qu'un appel soit lancé aux acteurs de terrain afin qu'ils réalisent ces objectifs. Le financement pourrait alors atteindre les 100%, et non plus seulement la clé de répartition 80/20.” Ce système remplacera-t-il celui qui prévalait jusqu'ici ? Si tel était le cas, les acteurs de la coopération non-gouvernementale rueraient dans les brancards. “Il y a ambiguïté par rapport à l'autonomie des acteurs non-gouvernementaux. Il n'est pas possible que nous perdions notre pouvoir d'initiative et qu'il faille s'inscrire exclusivement dans les projets publics, donc dans la coopération bilatérale entre États, comme sous-traitants, pour bénéficier de subsides. Les ONG travaillent à renforcer la société civile. Cela peut entrer en contradiction avec des actions prises par certains gouvernements”. Alexander De Croo se veut à cet égard rassurant. “Cette règle ne remplacerait pas complètement le système actuel. Le but n'est pas de rendre les ONG dépendantes de leur inclinaison à s'inscrire dans la stratégie des autorités”, répond-il dans les colonne du magazine MO*.

Qui dit gain d'efficacité dit bien souvent coupes budgétaires. Il se murmurait depuis quelques semaines déjà que la coopération n'y échapperait pas, mais l'étendue et l'ampleur de l'effort n'avaient pas été confirmées officiellement. La ligne est désormais fixée : 150 millions d'économie en 2015, 250 dans 5 ans. On ne touchera cependant pas aux budgets des ONG, fixés jusqu'en 2017. “Mais on parle pour 2017 d'1,5 milliard d'économie sur 5 ans, dont une coupe de 20% dans le budget des ONG”, réagit Etienne Van Parys.

Quid des 0,7% du PIB que la Belgique, comme tous les pays signataires des Objectifs du millénaire pour le Développement (OMD), s'était engagée à consacrer à la coopération ? “Je veux être jugé sur base de l'impact de notre modèle, pas sur les chiffres”, déclarait Alexander De Croo à nos confrères du magazine néerlandophone MO*. C'est que ce chiffre, déjà dérisoire, atteindra un nouveau plancher. Revu à la baisse sous la législature précédente, il le sera davantage encore, “autour de 0,35% seulement”, estime Etienne Van Parys, soit la moitié de l'objectif... et devrait amener la Belgique “dans la moyenne européenne”, se défend Alexander De Croo, qui garantit vouloir “conduire une politique de développement ambitieuse dans un contexte budgétaire difficile”. Et le secrétaire général d'Acodev de dénoncer l' “incohérence de garder le même objectif tout en diminuant les budgets”.

Faire la différence

De saupoudrage et de concentration, il est aussi question lorsque l'on aborde les partenaires et les domaines d'action. “L’approche uniformisée ne fonctionne jamais. Pour optimiser le potentiel de développement, il y a lieu de connaître et de comprendre la situation locale et d ’apporter de la valeur ajoutée là où nous pouvons faire la différence. Cela implique des choix géographiques, thématiques et budgétaires”, avance le ministre de tutelle. Désormais, les partenaires privilégiés seront limités à 15, au lieu de 18. La coopération se concentrera sur les pays fragiles et les zones post-conflit en Afrique du Nord et de l’Ouest et la région des Grands Lacs. “Cette nouvelle diminution concerne-t-elle la coopération non-gouvernementale” qui pouvait jusqu'à présent mener des programmes dans 52 pays ?, interroge Etienne Van Parys.

La coopération n'est pas un chèque en blanc”

La coopération suivra deux grands axes. D'abord, une approche fondée sur les droits. “La Belgique est un leader en matière de droits de l'Homme”, argumente A. De Croo. Nulle surprise dès lors de voir le ministre en faire l'une de ses lignes directrices. “Tous les défis liés au développement sont en effet liés à des droits de l’Homme: civils, politiques, économiques, sociaux et culturels”, explique-t-il dans sa note. Ceux-ci ne pourront être respectés que s'il existe “une volonté politique claire”. Et de mettre l'emphase sur la bonne gouvernance, à la fois clé de voûte et pierre d'achoppement du développement dans les pays dits fragiles. “La coopération au développement n’est pas un chèque en blanc. C’est du donnant-donnant. Le gouvernement belge assortit de conditions les efforts de développement auxquels il consent, justifie-t-il. Si les pays partenaires ne se considèrent pas responsables de la qualité et des résultats de l’intervention en ne s’efforçant pas de les rendre durables, il est insensé de la part du donateur de vouloir à tout prix poursuivre ses efforts”. Alexander De Croo se défend dans les colonne de MO*, de mener la politique de la carotte et du bâton : “Je n'aime pas la conditionnalité dure, qui présuppose que l'on mette un terme à la coopération si elle ne se passe pas comme on l'aurait voulu. La coopération au développement est un dialogue, une collaboration. Mais nous ne pouvons accepter le recul sur les droits de l'homme. Je crois davantage en le More for more : si ça se passe bien, nous fournissons un effort supplémentaire. Cela fonctionne mieux qu'en insistant sur la punition.” Dont acte.

Une croissance économique durable

La croissance économique est pour Alexander De Croo un “levier pour éradiquer la pauvreté et parvenir à un développement durable”. “Cependant, une croissance économique soutenue ne garantit pas le recul des inégalités. Quand la croissance économique ne mène qu’à des inégalités croissantes, les risques d’instabilité augmentent et les possibilités de développement durable sont en repli. Il y a souvent une faible relation entre croissance économique et baisse de la pauvreté”. Elle doit donc forcément être locale et inclusive, précise-t-il. La croissance économique doit ainsi permettre d’accroître les revenus et le niveau de vie des individus et des familles ceci en faisant, par exemple, entrer davantage dans la danse le secteur privé, ce “moteur de croissance”.

Guidée par ces deux grands axes, la coopération s’emploiera à agir dans quatre domaines principaux: le développement humain et social, l’environnement, le climat et les richesses naturelles, la consolidation de la société et l’aide humanitaire et la résilience.

En plus de la coopération bilatérale, le ministre répète sa volonté de voir être mise sur pied une politique de développement européenne unifiée “dans laquelle chaque pays donateur cherche ses niches selon ses points forts” ainsi que de voir aboutir à “un nouveau partenariat mondial (après 2015 NDLR) en faveur du développement durable.

Le ministre s'est engagé à mener “cette vaste réforme en concertation avec l’ensemble des acteurs de la coopération belge au développement”, là où ces dernières années, son rôle se limitait à de la “consultation”. Le secteur non-gouvernemental y a répondu favorablement. Acodev rencontrera d'ailleurs le ministre dans le courant de la semaine prochaine. Elle demandera des éclaircissement sur ce qui lui parait être encore “peu concret”.