Marcher dans les pas des philosophes grecs

Le mot "jeunesse" peine à être associé à celui de "politique", à l'instar des vocables "engagement" ou "conviction". Pourtant, une dizaines de ces jeunes viennent contredire cette idée. Reportage.

Marcher dans les pas des philosophes grecs
©D.R.
Valentine Van Vyve

 Le mot "jeunesse" peine à être associé à celui de "politique", à l'instar des vocables "engagement" ou "conviction". Pourtant, une dizaines de ces jeunes viennent contredire cette idée. Reportage.

Les voix proviennent du local scout d'Ittre, perdu au beau milieu de la verdure encore humidifiée par la rosée matinale. A l'intérieur de ce chalet blanc, 8 jeunes de 15 à 18 ans s'activent, discutent, réfléchissent alors que l'odeur du café embaume encore cette vaste pièce, fraiche malgré le soleil de ce mois d'août. Ceci sous l’œil bienveillant, et expert, de Géraldine Bogaerts. La comédienne de la troupe de théâtre Ebullition les encadre depuis 5 jours. L'objectif de ce “stage intensif” est de créer des saynètes présentant une injustice : Celle-ci est discriminée car adepte de vêtements de seconde main qui dénotent franchement -la honte!- avec les fringues dernier cri portées par les “stars” hollywoodiennes ; Celui-là s'insurge contre les propos racistes et aux antipodes de certains acquis sociaux tenus par un ami de son père, alors que ce dernier reste passif face à ce qui est insupportable aux yeux de son rejeton. Par ce biais, voici que sont abordées des thématiques diverses et variées, depuis le commerce équitable aux inégalités nord/sud, en passant par la migration et le travail décent.

Membres du Comité interJM, comprenez Jeune magasins (ces magasins Oxfam qui existent dans de nombreuses écoles de Wallonie et de Bruxelles et dont s'occupent des groupes d'élèves), ces quelques jeunes ont saisi l'opportunité donnée par Oxfam Magasin du monde (MdM) de s'impliquer davantage encore dans les activité de l'ONG. “Ils se posent énormément de questions sur la société et sur son fonctionnement ”, présente Carole Van der Elst. “ Ils ont un désir de passer de la formation à l'action et de sensibiliser eux-mêmes leurs pairs ”, explique l'animatrice en éducation au développement aux JM-Oxfam. La pratique du "théâtre forum" embrasse cette volonté...

Les jeunes à l'initiative

Au lieu de se cantonner à des "analyses théoriques et distantes de thématiques abstraites et difficiles à comprendre, (nous) impliquons les jeunes dans la création de matériel pédagogique. Nous partons de leur expérience en espérant que cela touche davantage leurs pairs. Les liens deviennent davantage évidents lorsqu'on plonge le spectateur (et les acteurs) dans des situations qui leur parlent parce qu'elles s'inscrivent dans leur quotidien, font référence à ce qu'ils connaissent et dans lesquelles ils peuvent dès lors se projeter", justifie Carole Van der Elst.

La création du spectacle se fait à la manière d'une pièce montée : “ On part de leur vécu; d'injustices dont ils ont été les témoins ou les victimes. Les impros sont alors petit à petit enrichies ”, explique la comédienne spécialisée dans le “théâtre des opprimés” (voir infra et encadré).

Ce type de pratique donne l'opportunité au spectateur de devenir acteur, et de changer le cours de l'histoire. La part d'inconnu est dès lors grande et les néophytes des planches doivent composer avec ce que le spect-acteur amène sur scène. Raison pour laquelle, lors de ces journées d'exercices, “ (nous) tentons d'envisager diverses alternatives ”, (r)assure Géraldine Bogaerts. Des techniques théâtrales, certes, leur sont apprises, mais aussi des outils propres au genre bien particulier qui les occupent et qui leur permettra, le moment venu, de faire émerger des arguments en lien avec les thématiques qu'ils entendent soulever.

L'art de la dispute

Un peu à la méthode d'un dialogue socratique, les jeunes campent leur personnage -l'un dans le rôle de l'oppresseur l'autre dans celui de l'opprimé- et se renvoient la balle à grands coups d'arguments. L'objectif, à l'instar de celui recherché par la maïeutique de Socrate, est de faire évoluer la discussion jusqu'à “faire accoucher” les protagonistes, non pas la vérité chère au philosophe, mais de leurs arguments, de les pousser toujours plus loin dans la réflexion, de remuer les consciences, de créer le débat d'idées. “ Idéalement, on veut parler politique, ici. On veut du fond ! ”, interpelle Géraldine alors que les jeunes se perdent dans des futilités. La comédienne les invite plutôt à “ faire parler ” leur interlocuteur, à le pousser dans ses retranchement sans toutefois le brusquer outre mesure, de peur de le voir alors se retirer du jeu. “ C'est une question d'équilibre. Il faut jauger ”, leur explique-t-elle.

La difficulté supplémentaire réside dans le fait que jeunes aux convictions bien ancrées n'aient pas pour objectif de gagner la bataille argumentaire, mais d'amener le spect-acteur à développer et asseoir sa position. C'est presque l'art de la dispute, tel qu'il a été développé dans le cadre de la pratique politique propre à la cité grecque. “ On évite jamais le débat, on le nourrit en posant des questions ”, revendiquent en chœur Géraldine Bogaerts et Carole Van der Elst. “ Cela m'apprend à argumenter face à ceux qui ne partagent pas mon avis ”, abonde Cécile, qui semble se délecter à jouer l'avocat du diable... et tant pis si le combat est perdu d'avance !

Exercice de musculation

Le théâtre-forum agit comme un “ outil de musculation du cerveau. Un outil pour développer l'esprit critique et mettre des mots sur des pensées afin de déterminer le réel ”, poursuit Géraldine Bogaerts. A l'instar des techniques platoniciennes, l'objectif n'est pas de dicter aux spectateurs ce qu'il doivent penser – bien que le discours soit orienté vers la “défense des opprimés”-, mais de leur apprendre à penser par eux-mêmes afin de trouver leurs propres réponses.

En fin de compte, en donnant à voir de criantes et bien réelles injustices et inégalités, un tel théâtre entend “amener les gens à trouver l'énergie de lutter” . A “construire sa vie et à la vivre ”, aurait pu dire en son temps Platon ! On comprend bien que le théâtre-forum puisse devenir l'outil -revendiqué- de transformation sociale et d'émancipation. “ Son but est de mieux comprendre les enjeux de société, de lutter contre les injustices, d'agir collectivement. Il amène les gens à échanger, partager et faire des propositions concrètes pour donner des réponses à des problèmes qu'ils ne veulent pas subir sans réagir”, ponctue le duo de formatrices.

Ce ne sont pas les 2 heures d'exercice qui entament la bonne humeur de la troupe. Carole Van der Elst se dit “ bluffée ” par ces jeunes, par leur énergie et par leur insatiable soif de compréhension. Ils s'apprêtent à se frotter à un “vrai” public, quelques heures plus tard. Une répétition générale, avant de présenter les saynètes devant 500 jeunes impliqués dans les JM Oxfam de leur école.



Le théâtre des opprimés, outil d'émancipation et de transformation sociale

La technique la plus connue du Théâtre de l'Opprimé est le théâtre forum. Les scènes, issues d'une histoire vraie, se déroulent en deux temps. Dans un premier temps, les acteurs jouent une situation dans laquelle un personnage en difficulté, essaie d'obtenir plus d'humanité, d'égalité, ou de justice mais échoue. Dans un second temps, le "joker", personne qui orchestre le débat théâtral avec la salle, invite le public à venir sur scène pour tester une proposition afin de faire avancer les choses ensemble et de dépasser ces situation de blocage et d'injustice. Cette forme de théâtre entend agir comme un “outil d'émancipation et de transformation sociale qui permette de mieux comprendre les enjeux de société, de développer la créativité, de lutter contre les injustices, d'agir collectivement”.