Au fond du périmètre maraîcher de Sambé, dépassés les 6 hectare de terre cultivées par les hommes, s'étendent 2 hectare réservés aux femmes. Ce matin-là, elles ne sont que 5 à y travailler. Awassar, Daba et Samb sont pliées en deux, Khadige et Khalisse manipulent avec aisance la binette avec ce même objectif : arracher les mauvaises herbes du périmètre qu'elles cultivent ensemble et qui s'attachent par ailleurs aux tuyaux d'irrigation dont elles bénéficient. "Ce système est alimenté par un château d'eau qui fonctionne à l'énergie solaire. Voila une façon de gérer de la façon la plus durable et raisonnable possible les ressources disponibles, que sont l'eau si précieuse dans la région et le soleil qui lui ne manque pas", commente Sandra Lambillotte, membre de l'ONG belge Défi Belgique Afrique qui appuie le partenaire sénégalais ASRADEC (Association sénégalaise de Recherche et d'Appui au Développement Communautaire), association gérant le périmètre.

Si elles sont d'ordinaire une quarantaine, c'est à ce système actuellement défectueux de goute-à-goute qu'elles doivent leur petit nombre. “Il devrait être rapidement réparé”, tente de rassurer Aminata, responsable des cultures. C'est en effet une épine dans le pied de ces femmes qui désertent alors les cultures pour revenir à ces besognes -petits commerces et travaux ménagers- qu'elles pratiquaient avant que leur soient octroyé le lopin de terre.

© Johanna de Tessières

Depuis un peu plus d'un an, ces femmes participent “en groupe et de manière solidaire” à la culture d'aubergines, tomates, oignons, haricots et autres pastèques. Contrairement à ce qui se fait chez les hommes, culture, récolte et vente sont faites de manière collective. Chaque femme bénéficie d'un retour en nature proportionnel à la quantité de bouches qu'elle a à nourrir. “L'auto-consommation est extrêmement importante. Ces activités de maraichages participent à l'autonomie et à la sécurité alimentaires de ces familles”, explique Astou, secrétaire du périmètre des femmes. La plus grande partie des revenus issus de la vente des produits est redistribuée équitablement aux femmes. Le reste alimente une caisse commune.

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Petite révolution

Davantage encore que l'impact positif de ces cultures maraichères en termes de revenus ou d'accès à une alimentation de qualité - et globalement bio, un défi dans une région dans laquelle le recours aux engrais chimiques et aux pesticides demeure assez répandu - la mise en place du périmètre constitue une petite révolution en soi. Si les femmes passent l'hivernage dans les grandes exploitations de mil, sorgho et arachides - que dirigent les hommes - elles sont peu habituées à l'agriculture propre à la saison sèche... et qui dure pourtant 9 mois de l'année. En réalité, les cultures maraichères gardent ces femmes... chez elles et sont de ce fait un instrument de lutte contre l'exode rural. “ Elles avaient tendance à s'en aller vers Dakar pour y trouver du travail, explique encore Astou. Désormais, elles restent, créent de la richesse, sont présentes auprès de leurs enfants et garantissent leur accès à l'alimentation.” “ La gent masculine voit cette activité de manière positive”, confirme par ailleurs le secrétaire du périmètre des hommes. Malgré l'enthousiasme, Sadio tempère : “ Les femmes ont des responsabilités accrues dans les cultures maraichères. Mais celles-ci sont de petites ampleur et ne génère qu'un petit revenu. Les hommes gardent la main-mise sur les grandes exploitations d'hivernage. C'est quelque peu stratégique”, glisse le représentant d'ASRADEC.

Le groupement de femmes n'est pas prêt de s'arrêter en si bon chemin. Elles souhaitent étendre leur périmètre de culture et bénéficier d'un approvisionnement autonome en eau, ce qui devrait être rendu possible par un nouveau financement de WBI (Wallonie Bruxelles International), lequel servira à résoudre le problème de l'eau mais aussi à étendre le périmètre, à former les femmes et à développer le stockage, la transformation et la commercialisation de leur production. Pour l'heure, un hangar permettra bientôt à tous les membres de stocker la marchandise et d'ainsi l'écouler de manière plus appropriée.

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Le maraichage comme outil de lutte contre l'exode rural est aussi de mise à Ndem. Sous l'égide d'un marabout mouride, le village a développé des activités d'agro-écologie sur une terre qui semblait pourtant hostile à toute culture. Et pourtant, deux décennies plus tard, quelque huit familles travaillent la terre, à grande aide du fumier produit par les animaux du parc animalier.

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Mis à part le maraichage, l'artisanat trouve une place de choix dans cette ville du centre du Sénégal : vannerie, tissage, teinture, couture. La coopérative emploie jusqu'à 200 personnes en haute saison. A cela s'ajoutent un centre de formation, un autre de santé et un troisième, vétérinaire. "Ces activités permettent bien évidemment de freiner l'exode rural, de garder les villageois ici, principalement les jeunes, au lieu de les voir s'en aller chercher du travail en ville...", commente Fatou. "Et même plus loin encore...", ajoute Aïssa. "Nous avons perdu trop de jeunes en mer", ajoute-t-elle en référence à ces Sénégalais ayant fait le choix de traverser la Méditerranée dans l'espoir de trouver, en Europe, une vie meilleure. L'objectif est donc "d'essaimer la pratique, que cela fasse tâche d'huile...", ponctue la fondatrice du "Dara" de Ndem, qui recommence elle-même l'aventure à Mbaké Kayor, à quelques dizaines de kilomètres de là.

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