Le contraste s’annonce saisissant. Alors que les résultats préliminaires des élections législatives de dimanche sont attendus ce mercredi, les sondages de sortie d’urnes confirment que le prochain parlement tunisien sera fragmenté en une multitude de forces politiques hétéroclites et de poids moyens. Une composition aux antipodes de celle de la précédente assemblée élue, où deux formations avaient surclassé toutes les autres, totalisant à elles deux sept sièges sur dix.

En octobre 2014, le parti d’inspiration islamiste Ennahda et le parti centriste et séculier Nidaa Tounes (de l’ex-président Béji Caïd Essebsi, décédé en juillet) avaient obtenu respectivement 86 et 69 sièges sur les 217 qui composent l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Ils s’étaient ensuite associés pour constituer une coalition et gouverner la Tunisie.

Quatre ou cinq partis au minimum

Seul trait d’union entre les deux scrutins : Ennahda. Arrivé second en 2014, le parti de Rached Ghannouchi devrait sortir victorieux cette année, non sans perdre plus d’un tiers de ses députés. D’après plusieurs instituts de sondages tunisiens, il obtiendrait une quarantaine de sièges. Qalb Tounes (Cœur de la Tunisie), la formation du magnat de la communication et candidat au second tour de l’élection présidentielle Nabil Karoui, arriverait en deuxième position avec un nombre de sièges évalué entre 33 et 35.

Emprisonné depuis un mois et demi suite à son inculpation pour fraude fiscale et blanchiment d’argent, Nabil Karoui a introduit ce mardi un recours auprès du tribunal administratif pour obtenir un report de l’élection présidentielle de ce 13 octobre jusqu’à ce qu’il sorte de prison, afin de pouvoir enfin mener en personne sa campagne électorale.

Selon les instituts de sondages, Ennahda et Qalb Tounes sont assurés d’arriver en tête du scrutin. Tous deux ont d’ailleurs revendiqué la victoire dès dimanche soir. Autre enseignement, aucun autre parti qu’Ennahda n’atteindrait 20 % des suffrages (soit 43 sièges). Pour atteindre la majorité de 109 sièges à l’assemblée, il faudra donc qu’au minimum quatre ou cinq partis s’associent, ce qui augure d’un casse-tête dans les négociations, qui ont débuté sans attendre les résultats.

Taux d’abstention record

L’association entre les deux vainqueurs de 2014, qui avaient non seulement fait campagne l’un contre l’autre mais présentaient des valeurs opposées et des positions inconciliables, a finalement mené à son propre délitement, non sans exacerber un climat délétère de querelles politiques et de conflits sociaux. De quoi donner corps à un rejet de la classe politique - héritée pour l’essentiel des régimes d’avant la révolution - et alimenter un profond désintérêt pour la chose publique ainsi qu’une copieuse désaffection des électeurs.

Le taux d’abstention, qui avait connu un record en atteignant les deux tiers du corps électoral aux élections municipales de l’an dernier, a presque doublé entre les deux scrutins législatifs, passant de 31,64 % en 2014 à 58,60 % cette année. Néanmoins, le président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections Isie, Nabil Baffoun, a jugé la participation "acceptable [même si] on aurait aimé qu’elle soit meilleure, mais c’est le choix des Tunisiens".Vincent Braun