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S'épongeant régulièrement le front pendant son témoignage, M. Dusabe a subi pendant trois heures les questions serrées du président, qui, par l'ironie et un ton dubitatif, a mis en doute son témoignage.

Pendant le génocide de 1994, Martin Dusabe était directeur technique de la Sorwal dirigée par Alphonse Higaniro, considéré comme un des commanditaires des massacres à Butare. A l'appui de cette thèse, figure une lettre-réponse qu'Alphonse Higaniro a envoyée, le 23 mai 1994 de Gisenyi, à Dusabe resté à Butare à la Sorwal. Cette lettre, en dix points, a été saisie par les enquêteurs.

Alphonse Higaniro y écrit à Dusabe que, "pour la sécurité dans Butare, il faut poursuivre et achever le nettoyage", ce dernier mot étant placé entre guillemets. Ce dernier terme désignait alors au Rwanda la poursuite des massacres. Ce qu'Alphonse Higaniro a démenti avec force au cours de son interrogatoire.

La semaine dernière, il avait ainsi dit que ce "nettoyage" recouvrait le déblaiement d'une aire de déchargement de la Sorwal sur laquelle s'était embourbé (dans la boue) un camion de l'entreprise. Il avait précisé, qu'informé de cet incident par une lettre de Dusabe, il donnait par la phrase litigieuse des instruction de nettoyage.

Ce déblaiement, avait précisé l'accusé, a été effectué, sous supervision de Dusabe, par des prisonniers recrutés par ce dernier. L'opération se serait déroulée un dimanche mais personne ne l'a vue. Le témoignage de Dusabe était dès lors très attendu.

Martin Dusabe a confirmé la version de son patron. Mais, plus d'une fois, il s'est empêtré dans ses explications. Le président de la Cour a ainsi relevé une importante contradiction entre les versions des deux hommes. Martin Dusabe a déclaré qu'il avait reçu la lettre-réponse de son patron avec, en annexe, la lettre à laquelle elle répondait.

Or, comme l'a relevé le président, Alphonse Higaniro n'avait pas dit cela la semaine dernière. Sommé de s'expliquer, Alphonse Higaniro n'a pu que donner une réponse évasive. Le président s'est alors interrogé sur la nécessité de répondre longuement par la phrase litigieuse si la première lettre de questions était annexée. Là encore, Alphonse Higaniro n'a pu donner d'explication convaincante.

Hormis cette différence qui pourrait mettre à mal la défense d'Alphonse Higaniro, Martin Dusabe a confirmé, point par point, les explications antérieures de son patron. Par son ton ironique et dubitatif, le président Luc Maes a laissé entendre qu'il mettait en doute les explications du témoin qui s'enferrait dans ses imprécisions.

M. Maes s'est ainsi demandé pourquoi ce nettoyage était important pour "la sécurité dans Butare" alors qu'un simple camion était embourbé dans l'usine. Interrogé de manière plus serrée sur le déroulement du nettoyage de l'aire de stationnement, Martin Dusabe, s'épongeant de plus en plus le front, n'a pu que donner des explications factuelles de plus en plus imprécises. Ce qui a fait dire au président qu'il avait vraiment "dû vivre un dimanche épouvantable".

Martin Dusabe était un proche d'Alphonse Higaniro. Il faisait partie avec ce dernier d'une commission des fonctionnaires de Butare affiliés au MRND, le parti au pouvoir. Cette commission a produit, avant le génocide, des textes où l'on parle de Tutsis assoiffés de pouvoir. Martin Dusabe a relativisé ces textes, disant qu'ils n'avaient jamais été distribués. Ces textes sont reprochés à Alphonse Higaniro.

Le témoignage à décharge de Martin Dusabe, qui a été entendu avant le procès par les enquêteurs du juge Vandermeersch, est par ailleurs sujet à controverse. Réfugié en Zaïre (actuellement République démocratique du Congo), Martin Dusabe a en effet été contacté en 1995 par un ancien avocat de M. Higaniro qui était alors dans une prison belge.