La violence sera-t-elle plus efficace qu’un an de mobilisation politique pour que les Indiens d’Amazonie obtiennent une révision des décrets présidentiels facilitant l’exploitation industrielle de l’eau, du bois, du sol et du sous-sol de leur région ?

Voilà un an, environ, que les quelque 1 350 communautés indiennes de l’Amazonie péruvienne (60 % du territoire, 11 % de la population) se mobilisent pour obtenir l’annulation de six décrets présidentiels qui, à leurs yeux, offrent leurs terres à la vente à des industries, qui plus est souvent polluantes, sans leur donner voix au chapitre. Ces décrets, selon les dirigeants indiens, ont envoyé une nuée d’entrepreneurs de la capitale vers la zone forestière, entrepreneurs qui font "signer des papiers à des indigènes qui ne savent ni lire ni écrire, leur font mettre leur empreinte digitale, puis les délogent", explique Reyna Isabel Ortiz, dirigeante de l’ethnie Shabi.

N’étant pas entendus à Lima, les dirigeants indiens ont lancé une campagne de blocage de routes, cours d’eau, gazoducs et oléoducs, afin de faire pression sur le pouvoir. Ils n’ont obtenu que l’état d’urgence dans certains territoires; le dialogue entre leur représentant, Alberto Pizango, et le gouvernement, le mois dernier, fut un dialogue de sourds et le premier a déclaré les Indiens "en état d’insurrection".

Vendredi dernier, l’Etat a envoyé 400 policiers démanteler un barrage routier tenu par 2 500 Indiens à Bagua; les protestataires affirment qu’un hélicoptère a tiré sur eux. Un millier d’indigènes ont alors pris en otages 38 policiers chargés de garder une station de pompage de pétrole voisine; 9 ont été exécutés à l’arme blanche avant ou durant une opération militaire pour les libérer. Au total, les heurts auraient fait une soixantaine de morts et 160 blessés. Une quarantaine d’arrestations ont été opérées.

A Lima, le président Alan Garcia (de droite) et le Premier ministre Yehude Simon (issu de la gauche) ont évoqué " un complot", "une conspiration destinée à nous empêcher d’utiliser nos ressources naturelles" avec des connexions "internationales". La ministre de l’Intérieur et des députés ont pointé du doigt la Bolivie voisine - dont le président Morales, premier chef d’Etat indien du continent, avait, peu avant, envoyé un message d’encouragement à un sommet continental des indigènes qui se tenait au Pérou - affirmant qu’Alberto Pizango, en fuite depuis les émeutes de Bagua, s’y était réfugié. Démenti indigné à La Paz, avant que l’ambassade du Nicaragua à Lima n’indique, mardi, que le fuyard s’était abrité dans ses locaux et avait obtenu l’asile politique.

Mardi, la ministre de la Femme et du Développement social démissionnait, indignée par la propagande gouvernementale contre les protestataires de Bagua, tandis que le principal journal du pays, "El Commercio", habituellement indulgent pour les autorités, stigmatisait "les erreurs monumentales" de celles-ci dans la gestion de la crise, soulignant que "l’indifférence (de l’Etat) avait condamné le mouvement" indien à la radicalisation et réclamant la tête du Premier ministre.

Mercredi, on annonçait une session extraordinaire du Congrès péruvien pour abroger les décrets présidentiels à l’origine du conflit. Selon le président du Parlement, qui appartient à la majorité présidentielle, "il y a un consensus (entre tous les groupes politiques) pour que la loi reste sans effet" et pour un retour à la législation antérieure en attendant une loi élaborée en collaboration avec des délégués amazoniens.

Le temps presse, en effet : d’autres routes amazoniennes sont bloquées par des Indiens. Et le mouvement pourrait s’étendre aux zones andines : des manifestants ont déjà protesté, le mois dernier, contre la pollution du lac Titicaca (8 500 km2 à 3 800 mètres d’altitude) par l’exploitation minière : les niveaux de plomb et arsenic y auraient crû de 2 000 % entre 2003 et 2007.