L'arrestation d'"Otoniel" n'ébranle pas l'empire colombien de la cocaïne : "C'est une organisation très décentralisée"

"Otoniel" est tombé, comme par le passé d'autres barons de la drogue en Colombie ont été arrêtés ou tués. Mais au-delà de la joie du gouvernement d'avoir arrêté le chef d'un puissant groupe mafieux, le plus grand empire de la cocaïne au monde est loin de s'effondrer.

L'arrestation d'"Otoniel" n'ébranle pas l'empire colombien de la cocaïne : "C'est une organisation très décentralisée"
©Reporters / DPA

L'arrestation samedi de l'homme le plus recherché du pays "est une excellente nouvelle pour le gouvernement du (président Ivan) Duque, mais sur le terrain cela ne va pas changer grand-chose", estime Ariel Avila, analyste à la fondation Paz y Reconciliation.

Dairo Antonio Usuga, alias "Otoniel", 50 ans et chef du Clan del Golfo, le plus puissant gang de narcotrafiquants de Colombie, a été arrêté lors d'une opération militaire et policière dans le nord-ouest de la Colombie. Inculpé par la justice américaine en 2009, il fait notamment l'objet d'une procédure d'extradition devant un tribunal de New York.

Duque, soulagé

Le président Ivan Duque a salué son arrestation comme le coup le plus dur porté aux trafiquants de drogue depuis la mort de Pablo Escobar. Chef du cartel de Medellin (nord-ouest) qui a contrôlé jusqu'à 80% du commerce mondial de cocaïne, Pablo Escobar avait été abattu par la police colombienne en 1993.

Après cinq décennies de guerre contre la drogue, avec des milliers de morts parmi les policiers, les civils et les trafiquants de drogue, la Colombie continue d'être le plus grand exportateur de cocaïne et les Etats-Unis le principal consommateur.

Et aucun analyste ne pense que cela va changer après la mise à l'écart d'"Otoniel".

Le Clan del Golfo garde le contrôle de la frontière colombo-panaméenne, une route clé pour la contrebande de cocaïne vers les Etats-Unis. Et d'autres groupes armés poursuivent leur expansion dans les régions reculées où l'on cultive la feuille de coca, principal ingrédient de cette drogue.

Ivan Duque, qui quittera le pouvoir en 2022, n'a pas réussi à faire autoriser la reprise des pulvérisations de glyphosate sur les plantations illicites de coca, une nécessité selon lui pour les éradiquer. Cette suspension avait été décidée par la justice en 2015 en raison de risques pour la santé et l'environnement.

Alors que son plus haut dirigeant s'enfuyait dans la jungle, le Clan del Golfo, composé des restes des paramilitaires d'extrême droite ayant semé la terreur dans les années 1990 dans le cadre de leur lutte anti-guérilla, a maintenu ses positions.

Il dispose d'une force d'environ 1.600 combattants et est présent dans près de 300 (sur 1.100) communes, selon le centre d'études indépendant Indepaz.

Le gang contrôle les routes d'exportation de drogue vers l'Amérique centrale et profite également du trafic massif de migrants à travers la frontière avec le Panama vers les Etats-Unis.

Plein essor

"C'est une organisation très décentralisée", avec cinq commandants et un réseau régional d'opérations, a déclaré l'analyste Avila, soulignant que l'arrestation d'Usuga "ne change pas grand-chose aux affaires".

D'autres voix, comme Elizabeth Dickinson, chercheuse à l'ONG Crisis Group, mettent en garde contre des possibles violences dans la "lutte pour le contrôle" du clan après la chute d'"Otoniel".

"Otoniel" est le dernier d'une longue lignée de barons de la drogue colombiens à être écartés après Escobar.

Le gouvernement d'Alvaro Uribe (2002-2010) a extradé plusieurs chefs paramilitaires liés au trafic de drogue vers les États-Unis.

Le frère aîné d'Usuga, Juan de Dios, a été promu à la tête du clan et "Otoniel" lui a succédé après sa mort lors d'affrontements avec la police en 2012.

Mais le trafic de drogue colombien n'a guère ressenti les coups: l'année dernière, le pays a enregistré des records de culture (245.000 hectares) et de production (1.010 tonnes) de cocaïne, selon la Maison Blanche.

Avec "Otoniel" en prison, deux successeurs possibles se dessinent: "Le premier est celui qui est surnommé 'Chiquito Malo'" et dirige les réseaux du clan dans la région d'Urabá, près de Panama, a expliqué sur une radio locale l'expert Esteban Salazar. "L'autre qui est surnommé 'Siopas', a été proche d'Otoniel' pendant 15 ans", a ajouté Salazar.

Outre le Clan del Golfo, les forces de sécurité sont confrontées à la dernière guérilla active en Colombie, l'Armée de libération nationale (ELN), et aux dissidents de l'ancienne guérilla des FARC, qui a déposé les armes après le processus de paix de 2016.

Selon Indepaz, les deux groupes totalisent près de 8.000 combattants et se disputent les revenus du trafic de drogue et de l'exploitation minière illégale.

"Cela n'arrête pas du tout la crise sécuritaire que connaît la Colombie: l'ELN prend de l'ampleur et les dissidents (des FARC) aussi tandis que le trafic de drogue est en plein essor", a fait valoir M. Avila.

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