Le "hogging", ce pari à caractère sexuel d'étudiants dont les victimes ne sortent pas indemnes

Ces paris, constatés dans des fraternités américaines, mêlent grossophobie et sexisme.

Le "hogging", ce pari à caractère sexuel d'étudiants dont les victimes ne sortent pas indemnes
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Le "hogging", que l'on peut traduire en français par "accaparement" sévit depuis plusieurs années dans les fraternités des universités américaines. Concrètement, il s'agit de paris entre étudiants dont le vainqueur est celui qui couchera avec la femme la plus grosse de la soirée ou celui qui couchera avec le plus de femmes en surpoids.

Ce phénomène, de plus en plus documenté mais toujours méconnu du grand public, a récemment été mis en lumière par une TikTokeuse: Megan Mapes. Cette militante body positive a tenu à expliquer à ses followers ce qu'était le hogging. La vidéo est aussitôt devenue virale et a récolté plus d'1,5 million de vues. Grâce à cette capsule repérée par Slate.fr, certaines femmes ont compris qu'elles avaient elles aussi été victimes de "hogging". Beaucoup de jeunes hommes en ont par contre profité pour affirmer qu'ils n'avaient jamais entendu parler de cette pratique et que, s'ils y assistaient, ils interviendraient; preuve qu'il ne faut évidemment pas généraliser ces comportements à toute une société.

Enchaîner les conquêtes, un moyen de se considérer comme un "vrai homme"

En tous les cas, le "hogging" est loin d'un phénomène à prendre à la légère. En 2006 déjà, deux sociologues avaient conduit l'une des premières études sur le sujet. Ariane Prohaska de l'Université d'Alabama et Jeannine A. Gailey de la Texan Christian University avaient à l'époque établi que certains hommes s'en prenaient aux femmes en surpoids car elles étaient, selon eux, "moins attrayantes et donc plus disposées à avoir des relations sexuelles". Le but était pour eux d'enchaîner le plus de conquêtes possibles afin de montrer à leurs comparses qu'ils étaient de "vrais hommes".

Le culte de la masculinité dominante ou le fait de se considérer comme un "vrai homme" selon ses propres critères est en effet très présent dans certaines fraternités, mais également dans une partie de la société. "Aux Etats-Unis, la masculinité dominante est enracinée dans des valeurs patriarcales telles que le contrôle, le pouvoir, la compétition, l'agression, la dévalorisation de l'attachement émotionnel et, surtout, l'oppression des femmes. La clé de la masculinité dominante est le pouvoir, que ce soit par rapport aux autres hommes ou femmes."

Enchaîner les conquêtes est donc un moyen pour ces hommes de prouver leur domination et leur virilité. "Si le but est d’avoir le plus de conquêtes possible, les hommes peuvent alors rechercher des femmes qui ne leur plaisent pas physiquement mais qu’ils jugent moins susceptibles de résister à leurs avances", écrivent les auteures.

Solidifier son statut au sein du groupe

Alors qu’une précédente étude avait montré que les hommes qui préféraient les femmes rondes étaient presque toujours stigmatisés, ce n’est pourtant pas le cas de ces jeunes hommes qui enchaînent les conquêtes. Certains, sous couvert de "hogging", semblent donc avoir trouvé le moyen d’avoir des relations avec des femmes rondes, sans pour autant avouer leur préférence à leurs amis. Mais, rappelons que dans le cas du "hogging", les femmes rondes sont la cible de toutes les moqueries. Elles deviennent malgré elles la risée du groupe. "Dénigrer les femmes perçues comme grosses fournit aux hommes un groupe commun de personnes à rabaisser", affirment les deux expertes. Cela leur permet de renforcer leurs liens au sein du groupe et leur prétendue supériorité masculine.

Car le "hogging", par sa nature, est un acte social qui se fait forcément en groupe. Il y a l’homme impliqué dans la relation sexuelle, mais également tous les autres autour qui participent au pari et s’en amusent. Chacun des membres du groupe a un rôle à jouer, qui lui permet de solidifier son statut au sein de ce groupe. Dans leur seconde étude, qui date de 2010, les deux sociologues ont mené 13 entretiens auprès d’étudiants principalement blancs (elles précisent que des études sur d'autres ethnies mériteraient d'être réalisées). Ceux-ci ont affirmé ne pas pratiquer le "hogging", mais ont confirmé que cette pratique était vue comme un moyen d’obtenir un statut au sein de leur groupe de pairs masculins, que ce soit en remportant le pari ou en divertissant les autres membres du groupe.

Comme l’explique la TikTokeuse Megan Mapes, une fois l’acte sexuel terminé, il n’est pas rare qu’un groupe d’hommes débarquent dans la chambre pour humilier la victime de leur pari. Là encore, il s'agit d'une façon nauséabonde de resserrer les liens de leur groupe.

Et la femme là-dedans?

Toujours selon l’étude, les hommes qui pratiquent le "hogging" ont généralement l’impression que les victimes ont bien vécu la chose, soit parce qu’elles étaient contentes d’avoir de l’attention d’un homme, soit parce qu’elles méritaient ce qui leur arrivait. L'un des points communs des hommes pratiquant le "hogging" est qu'ils se montrent très détachés par rapport à tout ça. Peu d’entre eux expriment des remords.

Or, comme l’expliquent les deux sociologues, "le hogging est une activité qui se produit souvent dans les bars ou lors de fêtes qui servent de l'alcool (…) La combinaison de l’alcool et du sexe soulève la question du consentement. (…) Il est probable que cette forme de prédation sexuelle ait des similitudes avec le viol et d'autres actes sexuels violents poursuivis par certains hommes pour prouver leur virilité."

Et même quand la relation sexuelle est vraiment consentie, les victimes de "hogging" n'en sortent évidemment pas indemnes. Réaliser qu'on est le fruit d'un pari visant à se moquer n'est pas sans conséquence pour les jeunes femmes qui en font les frais.

A l'Université de Cornell, une fraternité a été suspendue pendant deux ans après des faits de "hogging". Tous ses membres ont dû suivre une formation sur les violences sexuelles. Toutefois, dans les faits, ces pratiques sont encore peu sanctionnées. "J'espère qu'en en parlant, cela permettra de changer les choses", conclut Megan Mapes.