Etats-Unis: pour le mouvement anti-avortement, la bataille est désormais locale

Dans une volte-face historique, la Cour suprême a enterré l’arrêt qui garantissait le droit à avorter depuis 1973. Les militants anti-avortement ne comptent pas s’arrêter là.

S.G. (avec AFP)
Etats-Unis: pour le mouvement anti-avortement, la bataille est désormais locale
©AP

En savourant leur victoire vendredi après la décision de la Cour suprême, les opposants à l'avortement ont promis de tout faire pour que chaque État américain interdise la pratique. Qualifiant la décision "de victoire historique pour les droits humains", les tenants du mouvement ont annoncé leur entrée dans une nouvelle phase, centrée sur le niveau local. La Cour suprême ayant dynamité le droit constitutionnel à l'avortement, chaque État est désormais libre de faire son choix. L'ancien président Donald Trump a lui affirmé sur Fox News que la décision représentait "la volonté de Dieu".

Mais, pour d'autres militants, le but ultime est de revenir devant la haute juridiction afin de faire garantir aux fœtus les mêmes droits qu'une personne, ce qui reviendrait à faire de l'avortement un meurtre. C'est un "tout nouveau mouvement pro-vie (nom que se donnent les militants anti-avortement, NdlR)" qui commence, a jugé Marjorie Dannenfelser, présidente du groupe Susan B. Anthony List. "Nous sommes prêts à passer à l'offensive pour défendre la vie dans chaque organe législatif, dans chaque législature d'État et à la Maison-Blanche." Même écho du côté du groupe March for Life, qui a rappelé dans un communiqué que, "bien qu'il s'agisse d'un grand pas dans la bonne direction, renverser Roe (v. Wade, arrêt qui garantissait ce droit, NdlR) ne met pas fin à l'avortement".

Élections

Une partie de ce travail a déjà été faite. Près de la moitié des États devraient interdire ou limiter de façon drastique l’accès à cette procédure - certaines lois sont mêmes entrées en vigueur presque immédiatement après la décision de la Cour.

Mais d'autres États, comme la Californie, prennent le chemin inverse, en promettant de protéger ce droit. Pour les militants favorables à l'accès à l'avortement comme pour leurs adversaires, la bataille change désormais d'échelle, pour se jouer dans les tribunaux ou lors des élections locales. Le groupe March for Life a ainsi immédiatement envoyé un e-mail de levée de fonds pour stimuler les efforts locaux. "Dire que nous sommes ravis serait un euphémisme, mais notre travail ne s'arrête pas là", ont commenté ces militants. Le mouvement voit bien plus loin et voudrait obtenir du Congrès ou de la Cour suprême une interdiction totale de l'avortement, au motif qu'un fœtus a les mêmes droits qu'une personne.

Nouveaux champs de bataille

La décision de la Cour suprême relance les spéculations sur la distribution de pilules abortives ou encore sur le sort d'autres droits acquis, dont le mariage homosexuel. "Dans de futurs dossiers" concernant, eux aussi, l e respect de la vie privée, "nous devrions revoir toutes les jurisprudences", a ainsi écrit le très conservateur juge de la haute juridiction Clarence Thomas, dans un argumentaire personnel qui accompagne la décision du 24 juin.

Fait notable, il cite trois arrêts en particulier : "Griswold v. Connecticut" de 1965, qui consacre le droit à la contraception ; "Lawrence v. Texas" de 2003, qui rend inconstitutionnelles les lois pénalisant les relations sexuelles entre personnes de même sexe ; et, aussi, "Obergefell v. Hodges", l'arrêt de 2015 protégeant le mariage pour tous au niveau des États-Unis, et qui reste une cible prioritaire de la droite religieuse. Selon Clarence Thomas, ces jurisprudences s'appuyant sur la même disposition de la Constitution que celle, désormais invalidée, qui protégeait le droit à l'avortement, la Cour a "le devoir de 'corriger l'erreur'" qu'elles avaient instaurée.

Il s'agit pour l'instant uniquement de l'opinion d'un juge - sur les neuf qui constituent le temple du droit américain - et rien ne dit qu'il arrivera à l'imposer aux autres. La décision de vendredi elle-même, adoptée à la majorité des juges, écrit d'ailleurs noir sur blanc que "rien dans cet arrêt ne doit être interprété comme remettant en doute des jurisprudences sans lien avec l'avortement".

Mais le profond remaniement de la Cour suprême sous la présidence de Donald Trump, qui a nommé trois nouveaux juges, dont Brett Kavanaugh, et donné ainsi une franche majorité aux conservateurs, fait redouter aux Démocrates, à des juristes et à de nombreuses associations que d’autres droits, dont celui au mariage pour les personnes de même sexe, puissent être prochainement sur la sellette.

Nommé par George Bush père, Clarence Thomas siège, lui, depuis 1991.

Après une fuite qui avait préannoncé la décision sur l'avortement, le président Joe Biden avait prévenu que "toutes les décisions" concernant la "vie privée" des Américains et "toute une série d'autres droits" risquaient d'être remis en question. Signe de cette inquiétude au sein même de la Cour, les trois magistrats progressistes se sont dissociés de la majorité qui, selon eux, "met en danger d'autres droits à la vie privée, comme la contraception et les mariages homosexuels".

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