"Le fentanyl consommé aux États-Unis se produit essentiellement en Chine": le Mexique dans le déni face à la production de drogue sur son territoire?
Au pire moment pour une Amérique ravagée par les drogues, le président mexicain oppose déni et défiance aux appels à agir contre la fabrication de cette drogue au Mexique. Son cabinet, qui considère la Chine comme principale responsable, a engagé un dialogue avec Pékin.
- Publié le 03-06-2023 à 15h02
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Nous étions en 2021, première année affichant un bilan de plus de cent mille morts pour cause d’overdose aux opioïdes aux États-Unis. Tandis que la Drug Enforcement Administration (DEA) multipliait les saisies d’un nouvel opioïde synthétique appelé fentanyl à la frontière mexicaine, les importations de précurseurs chimiques en provenance de Chine battaient tous les records pré-pandémie de Covid-19 côté mexicain. Une coopération plus étroite avec le pays voisin s’imposait de toute évidence comme un facteur clé du combat de l’administration Biden contre les drogues synthétiques, de manière à attaquer le problème à la racine, dès le moment de l’arrivée en Amérique du Nord des substances chimiques nécessaires à leur fabrication.
D’après les informations que la DEA a pris le soin de faire parvenir à l’Unité d’Intelligence Financière (UIF) mexicaine cette année-là, il existe au Mexique une cinquantaine d’entreprises pharmaceutiques qui importent les précurseurs chimiques pour des motifs légaux, pour ensuite les revendre clandestinement aux réseaux de criminalité organisée.
Deux ans après, selon une enquête de l’agence Bloomberg, la DEA attend toujours que Mexico mette en œuvre ses engagements informels de gel des comptes en banque de ces entreprises. Et le Parquet Fédéral (FGR) mexicain ne se presse toujours pas non plus à ouvrir des enquêtes.
Une prometteuse coopération mise en échec ?
Cité par Bloomberg, l’un des agents américains impliqués dans ce dossier au Mexique se dit “déçu” par une coopération qui “s’annonçait prometteuse”. Aujourd’hui, Joe Biden a face à lui un homologue mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador (alias AMLO), qui ne cesse de nier l’existence même d’une production de fentanyl au Mexique, renvoyant la responsabilité vers la Chine, connue pour son rôle prépondérant dans le commerce mondial de précurseurs chimiques. “Le fentanyl consommé aux États-Unis se produit essentiellement en Chine, le Mexique ne fait que transformer la substance de base en pilules”, a-t-il déclaré en mars dernier.
Fin avril dernier, la saisie très opportune par la Marine mexicaine de vingt tonnes de résine destinée à la fabrication de réservoir d'essence “contaminée au fentanyl et aux méthamphétamines” au large du port de Lazaro Cárdenas sur la côte Pacifique est intervenue pour étayer cette thèse présidentielle. Il y a quelques jours, AMLO est même allé jusqu’à demander aux États-Unis de considérer la piste d’une “route de trafic direct de la Chine à la Floride” lors de la conférence de presse qu’il tient presque tous les matins depuis son arrivée au pouvoir.
“La surenchère à l’approche des primaires aux États-Unis, les appels à envoyer l’armée au Mexique et autres provocations républicaines ont contribué à conforter AMLO dans son déni du rôle du Mexique dans la production de fentanyl”, remarque Carlos A. Pérez Ricart, enseignant-chercheur au Centro de Investigación y Dociencia Económicas (CIDE) de Mexico. “Mais au fond, toute occasion est bonne à prendre pour se mettre en scène comme un leader souverainiste qui tient tête aux États-Unis”.
Se rapprocher de la Chine tout en se vengeant des États-Unis ?
AMLO, pour sa part, attend toujours de Washington une surveillance accrue des armes américaines qui se vendent à proximité de la frontière, après l’échec en première instance d’un recours en indemnisation de son gouvernement contre deux fabricants d’armes d’Arizona et du Massachusetts. “Du point de vue de l’administration AMLO, la violence au Mexique a davantage pour cause le trafic d’armes à feu des États-Unis vers le Mexique que le trafic de drogue du Mexique vers les États-Unis”, souligne Steven Dudley, de la fondation InSight Crime.
De fait, cette attente est perceptible dans certaines déclarations des responsables mexicains. “Désormais, nous disons aux États-Unis : l’effort que vous demandez vis-à-vis du fentanyl, […] nous vous le demandons vis-à-vis du trafic d’armes”, reconnaissait il y a quelques jours le secrétaire aux Affaires étrangères, Marcelo Ebrard, lors d’une conférence du Parti vert du Mexique.
La Chine, contre toute attente, ne semble pas se vexer des signalements d’AMLO quant à la fabrication sur son territoire de la substance de base du fentanyl consommé en Amérique du Nord. En réponse à une lettre d’AMLO au président Xi Jin Ping, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Mao Ning, a tenu début avril une conférence de presse truffées d'allusions qui s’adressaient en définitive beaucoup plus à Washington qu’à Mexico. Après avoir évoqué au sujet du fentanyl un problème entièrement “fabriqué aux États-Unis”, la représentante a appelé ces derniers à “mettre fin à leur ingérence et leurs pratiques hégémoniques au sud du Rio Grande”.
En réponse aux affirmations de Mexico, Pékin maintient jusqu’à présent qu’il n’existe qu’un commerce légal de substances chimiques entre les deux pays, en lien avec l’industrie pharmaceutique.