Le gouvernement du président Ivan Duque et des représentants des manifestants ont repris à Bogota leurs discussions après près d'une semaine de pause, mais sans parvenir à masquer leurs profondes différences.

Après une réunion de dix heures, ils se sont donné rendez-vous mardi, suscitant l'espoir d'un règlement de cette crise qui secoue le pays depuis le 28 avril.

Mais l'issue semble encore lointaine. Le comité de grève a en effet dénoncé dimanche le "silence complice" du gouvernement face à l'usage "démesuré" de la force de la part des forces de l'ordre.

Le gouvernement a répondu de son côté que la seule chose qu'il attend pour s'asseoir et travailler à un accord c'est la "levée des barrages routiers".

"Message clair"

"Ce matin, des milliers de Colombiens qui en représentent des millions ont envoyé un message clair: plus de violence, plus de barrages routiers, plus de destruction", a souligné dimanche le gouvernement dans un communiqué.

Selon les forces de l'ordre, quelque 87 barrages routiers ont été répertoriés dans tout le pays, dont beaucoup se trouvent dans les abords de Cali, troisième ville du pays et épicentre des manifestations, où l'armée a commence à se déployer.

Dimanche, des manifestants vêtus de blanc sont descendus dans les rues de plusieurs villes du pays pour protester contre les fermetures de routes et les blocages.

A Bogota, Medellin et dans d'autres régions les manifestants portaient des banderoles appelant à la "paix" ou "plus de barrages routiers" et scandaient des prières.

"Nous marchons pacifiquement aujourd'hui pour demander la fin de la grève et que nous reprenions le travail (...), toutes les fermetures de routes et les blocages affectent l'économie nationale et génèrent plus de pauvreté", a déclaré à l'AFP Bernardo Henao, un avocat et éleveur de bétail de 63 ans.

La Haute-Commissaire aux Droits de l'Homme de l'ONU, Michelle Bachelet, a réclamé de son côté dimanche une enquête indépendante après les violentes manifestations à Cali.

Epicentre des manifestations

L'armée colombienne, obéissant à l'ordre du président Ivan Duque, a déployé samedi un millier de soldats dans la troisième ville du pays, épicentre des manifestations antigouvernementales.

Les rues de cette ville de 2,2 millions d'habitants ont été vendredi le théâtre d'affrontements entre des manifestants, des policiers et des civils armés qui ont fait au moins 13 morts.

Au moins huit personnes ont succombé à des tirs d'arme à feu, a indiqué la police.

Un enquêteur du parquet de Cali a tiré sur la foule, tuant deux civils, avant d'être lynché par les manifestants, selon le parquet.

Le Haut-Commissariat aux Droits de l'Homme de l'ONU a fait état pour sa part de 14 morts depuis vendredi, et 98 autres blessés, dont 54 par armes à feu.

"Il est essentiel que tous ceux qui pourraient être impliqués (dans ces violences) ayant causé des blessures ou la mort, dont des responsables officiels, fassent l'objet d'enquêtes rapides, efficaces, indépendantes, impartiales et transparentes et que des comptes soient demandés aux responsables", a déclaré la Haute-Commissaire Michelle Bachelet dans un communiqué.

Ces violences interviennent un mois exactement après le soulèvement du 28 avril contre un projet de réforme fiscale, vite abandonné. Il avait été porté par le président de droite Ivan Duque, qui visait à augmenter la TVA et à élargir la base de l'impôt sur le revenu.

En un mois de soulèvement populaire, au moins 59 morts, dont deux policiers, ont été enregistrés dans le pays, selon un décompte officiel. Quelque 2.300 personnes ont été blessées et 123 sont portées disparues. Human Rights Watch évoque jusqu'à 63 morts.

Depuis un mois, le scénario est presque toujours le même: le jour, les manifestations sont pacifiques et créatives, la nuit la rébellion se transforme en émeutes où mortiers d'artifice et cocktails Molotov se mélangent aux tirs à balles réelles.

Pendant un demi-siècle, le conflit avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) a occulté une réalité devenue criante: selon la Banque mondiale, la Colombie se classe parmi les pays les plus inégalitaires en termes de revenus.

La pandémie a éteint la mobilisation en 2020 et a plongé les plus vulnérables dans l'indigence. La pauvreté s'est accélérée pour atteindre 42,5% des 50 millions d'habitants.