Le nouveau président américain l'a répété à l'envi: avec la Chine mais aussi la Russie, les Etats-Unis peuvent "courir deux lièvres à la fois" -- en anglais, cela donne "walk and chew gum at the same time", ou "marcher et mâcher du chewing-gum en même temps".

"Le défi de cet équilibre, c'est que le plateau contestation de la balance pèse beaucoup plus lourd que le côté coopération", relève Heather Conley, de l'institut de recherche Center for Strategic and International Studies.

Entre Anchorage, en Alaska, et Shanghai, en Chine, le contraste est de fait saisissant.

Il y a un mois, en Alaska, la première rencontre entre les chefs de la diplomatie des deux premières puissances mondiales depuis le début de l'ère Biden avait tourné au grand déballage en direct à la télévision, au moment où Washington accusait ouvertement Pékin de perpétrer un "génocide" contre les musulmans ouïghours.

Le face-à-face avait laissé le sentiment d'un gouffre impossible à combler.

"Pas une monnaie d'échange" 

Un mois plus tard, autre ambiance: loin des projecteurs, la visite à Shanghai de l'émissaire américain pour le climat, John Kerry, a abouti à une déclaration commune inimaginable après Anchorage, les Etats-Unis et la Chine s'engageant "à coopérer" pour "affronter la crise climatique".

Cette entente a ravivé les critiques républicaines.

"Chacune de nos décisions a été prise au nom de +L'Amérique d'abord+", a réagi sur Twitter Mike Pompeo, le secrétaire d'Etat de Donald Trump, en référence au slogan "America First" de l'ex-président. "Il semble que la mission de l'administration Biden soit plutôt +Le changement climatique d'abord+. Ce n'est pas ce que veulent les Américains ni ce dont ils ont besoin."

Certains experts redoutent aussi que les dirigeants chinois, conscients de l'importance de leur pays, premier émetteur mondial de gaz à effet de serre, dans la lutte contre le réchauffement, "utilisent ce moyen de pression pour promouvoir les intérêts chinois dans d'autres domaines", comme l'affirment Andrew Erickson, de l'US Naval War College, et Gabriel Collins, de la Rice University.

Dans un article publié dans la revue Foreign Affairs, ils exhortent l'administration Biden à faire jouer la compétition avec la Chine même sur le climat, plutôt que la coopération.

Le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken s'est défendu lundi en assurant que le climat n'était pas une "monnaie d'échange" qui permettrait aux rivaux de l'Amérique d'"acheter" sa "bienveillance face à leur mauvais comportement sur d'autres sujets".

Invitation au sommet

Pour Ryan Hass, chercheur au cercle de réflexion Brookings Institution et ex-conseiller de Barack Obama sur la Chine, "l'évolution progressive mais significative" engagée par l'administration Biden face à Pékin est bienvenue.

"Les deux camps ont commencé à lentement rétablir des canaux de communication diplomatique fonctionnels", notamment pour "explorer les possibilités de coordination", dit-il à l'AFP. Il rappelle que, même au plus fort de la Guerre froide, "les Etats-Unis et l'Union soviétique avaient réussi à s'entendre sur des défis communs comme l'éradication de la variole".

C'est justement à la Guerre froide que semble faire référence Joe Biden quand il appelle de ses voeux une relation "prévisible et stable" avec la Russie.

Depuis son arrivée à la Maison Blanche en janvier, le septuagénaire démocrate souffle le chaud et le froid.

Il a martelé que son homologue chinois Xi Jinping n'avait "pas une once de démocratie en lui", et a qualifié le président russe Vladimir Poutine de "tueur" tout en sanctionnant durement la Russie pour son "ingérence électorale" et une cyberattaque géante.

Mais il a immédiatement conclu un accord avec Moscou pour prolonger un traité-clé de désarmement nucléaire et vient de proposer au maître du Kremlin d'organiser un sommet bilatéral cet été dans un pays tiers.

De même, Joe Biden a invité Vladimir Poutine et Xi Jinping à son grand sommet virtuel sur le climat, organisé jeudi et vendredi.

Mais, prévient Heather Conley, "parler à un sommet virtuel et lutter contre le réchauffement sont deux choses très différentes". Pour cette ex-diplomate, "pendant que Pékin et Moscou parlent du changement climatique pour le public international, chez eux ils mettent le pied sur l'accélérateur en termes d'émissions mondiales de CO2".

Raison de plus pour les contraindre à négocier, a récemment plaidé John Kerry: ne pas travailler avec les autres grands pollueurs serait "suicidaire".