Le monde a déjà été le témoin de parlements pris d’assaut par des émeutiers. C’est arrivé plusieurs fois, récemment encore : au Guatemala, quand des centaines de personnes ont mis le feu au bâtiment le 21 novembre pour protester contre l’adoption du budget ; en Arménie, lorsque des manifestants ont saccagé la chambre le 10 novembre pour contester la signature d’un cessez-le-feu au Nagorny-Karabakh ; au Kirghizistan, quand des opposants ont envahi les lieux du pouvoir le 6 octobre pour rejeter le résultat des élections législatives ; et ailleurs encore. Même le Reichstag, siège du Bundestag à Berlin, a failli être violé, le 29 août, par des centaines de manifestants anti-masques, contenus de justesse par les forces de l’ordre allemandes.

Mais les images atterrantes de la prise du Capitole, antre de la démocratie américaine, revêtent une tout autre ampleur. Elles agressent le modèle de la démocratie libérale occidentale dont on pensait qu’il s’imposerait au monde, face à ses rivaux systémiques, dictatures et autres régimes autocrates de la planète. Russes, Chinois et Iraniens ont eu beau jeu d’en profiter, dès lors, pour railler sa fragilité et pronostiquer son déclin. "Ce que nous avons observé aux États-Unis a montré, tout d’abord, à quel point la démocratie occidentale est vulnérable et fragile", a déclaré le président iranien, Hassan Rohani, dans une allocution télévisée.

Retour de boomerang

"La fête de la démocratie est terminée. Elle a, malheureusement, touché le fond, et je dis cela sans une once de jubilation. L’Amérique a perdu le nord et n’a donc plus aucun droit de donner le cap. Et encore moins de l’imposer aux autres", a asséné le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat russe, Konstantin Kosatchev, sur Facebook. Les autorités russes, agacées d’être attaquées dans leurs dérives autocratiques, tiennent leur revanche, en quelque sorte, face à des Américains qu’elles jugent condescendants et hypocrites à leur endroit. "Le système électoral des États-Unis est archaïque, il ne répond pas aux normes démocratiques modernes", a tranché la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova.

Les Chinois ont, eux aussi, renvoyé les Américains à leurs critiques, dressant un parallèle audacieux entre la prise d’assaut du Congrès à Washington DC et les manifestations pro-démocratie à Hong Kong. On se souvient que, le 1er juillet 2019, des protestataires avaient commémoré la rétrocession de l’ex-colonie britannique à la Chine en occupant durant plusieurs heures le parlement local (Legco) pour contester la mainmise de Pékin. "À l’époque, quand elles (certaines personnes aux États-Unis, y compris de certains médias) décrivaient les manifestants violents à Hong Kong, quels mots utilisaient-elles ?", a lancé la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hua Chunying. "Un beau spectacle." Aujourd’hui, leur "réaction" est "complètement différente", a-t-elle fustigé. Le journal chinois Global Times l’a illustré sur Twitter, en publiant des photos des intrusions dans le Legco et le Congrès pour pointer les différences d’appréciation américaines de la situation ici et là : "héros" vs "émeutiers", "défense de la démocratie" vs "attaque contre la démocratie". Cela n’a pas empêché Mme Hua d’espérer, alors que les arrestations se multiplient à Hong Kong dans les rangs démocratiques, un "retour à l’ordre" aux États-Unis aussi.

Des alliés choqués

Les Occidentaux, pour leur part, ont plutôt mal à leur démocratie aujourd’hui, à l’image d’Angela Merkel, "triste" et "en colère" face au refus du président Trump de concéder sa défaite, "depuis novembre et encore hier" mercredi. "Assister aux scènes de ce soir à Washington DC est un choc", a déclaré le président du Conseil européen, Charles Michel. Scènes qui doivent être nommées "pour ce qu’elles sont", a enchéri le ministre irlandais des Affaires étrangères Simon Coveney : "une agression délibérée de la démocratie par un président sortant et ses supporters". Or, "rien ne peut justifier ces tentatives violentes pour faire échouer la transition légale et conforme du pouvoir", a affirmé le chef de la diplomatie britannique, Dominic Raab.

"Quand, dans une des plus vieilles démocraties du monde, des partisans d’un président sortant remettent en cause, par les armes, les résultats légitimes d’une élection, c’est une idée universelle - celle d’un homme, une voix - qui est battue en brèche", a réagi pour sa part le président français, Emmanuel Macron, dans une vidéo postée en pleine nuit.


Mais plusieurs pays et organisations internationales veulent aussi "croire dans la force des institutions et de la démocratie US", comme l’a tweeté la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. "La violence ne réussira jamais à renverser la volonté du peuple", a assuré le premier ministre canadien, Justin Trudeau. "Nous sommes convaincus que les institutions fortes des États-Unis surmonteront ce moment difficile" (le Belge Alexander De Croo). "Je n’ai aucun doute sur le fait que la démocratie américaine triomphera, elle l’a toujours fait" (l’Israélien Benjamin Netanyahou). Même la Turquie, via un communiqué du ministère des Affaires étrangères, pense "que les États-Unis sortiront de cette crise politique interne d’une manière mature". Des propos optimistes, en mode méthode Coué parfois aussi quand Pedro Sanchez, le chef du gouvernement espagnol, a affirmé que "la nouvelle présidence de Joe Biden surmontera ce moment de tension, en unissant le peuple américain".