Les yeux rivés sur les chaînes d'information en continu, les clients de ce bar de Washington proche du Capitole, des assistants parlementaires, consultants ou lobbyistes souvent accros à la politique, font du "Super Tuesday" une orgie de cocktails, de friture et de résultats électoraux.

Un isoloir au rideau rouge et blanc comme les bandes du drapeau américain permet de voter en toute discrétion pour les offres spéciales du menu. A saisir ce mardi: une réduction de deux dollars sur les plateaux de "tater tots", des croquettes de pommes de terre frites, et deux cocktails pour le prix d'un après 17H00. Assises devant l'écran géant installé sur la terrasse en cette douce soirée d'hiver, Maggie Kiney et Libby King, deux consultantes en affaires publiques, attendent fébrilement que tombent les premières estimations du "Super Tuesday", une journée toujours cruciale aux Etats-Unis dans la course à l'investiture pour l'élection présidentielle.

"C'est une occasion incroyable de voir le processus démocratique en action", s'enthousiasme Libby, 26 ans, en vidant le pichet de bière qu'elles partagent. "Le parti démocrate est à un tournant. Les enjeux sont énormes", renchérit Maggie, 33 ans, dont la soirée s'annonce chargée. "On boit, on mange des ailes de poulet et on surveille Twitter de près". Jusqu'à la fermeture des bureaux de vote à l'autre bout du pays, en Californie? "Peut-être pas, il faut bien aller travailler demain matin".

Super Boozeday 

Ouvert en 1995 à quelques encablures de l'imposant Capitole, siège du Congrès américain, l'Union Pub est vite devenu à Washington une adresse incontournable pour les "junkies" de la politique.

A l'automne dernier, alors que la capitale américaine était entièrement suspendue au parcours de son équipe de baseball, les Nationals, le bar était peut-être le seul dans la ville à brancher ses télés sur un débat entre prétendants démocrates à la Maison Blanche plutôt que les play-offs du championnat. Ses gérants ont donc décidé, pour le 25e anniversaire de l'établissement, d'organiser une série de soirées à thème sur la campagne présidentielle. Les festivités ont commencé début février pour le premier vote de la primaire démocrate dans l'Iowa -- avec quelques spécialités du coin, "corn dogs" (beignets de saucisses) et "deep-fried Oreos" (des biscuits au chocolat... frits) -- et se poursuivront jusqu'aux conventions estivales des deux grands partis. Sous le regard approbateur d'Abraham Lincoln, esquissé sur un mur avec une bière à la main, le bar propose pour ce "Super Tuesday" une journée spéciale "Super Boozeday" (super beuverie), un marathon éthylo-électoral. "Le téléphone n'arrête pas de sonner depuis ce matin, les gens veulent savoir si on montre les directs", souffle un barman entre deux commandes, alors que débarquent en masse des jeunes bien apprêtés.

 "Biden à la rigueur" 

"C'est un endroit à part", confirme l'un d'eux, stagiaire au Congrès de 26 ans, qui préfère ne pas dire son nom afin de ne pas engager la personne auprès de laquelle il travaille. "Les résultats de ce soir seront une rampe de lancement pour les mois à venir, qui auront un impact (avec la présidentielle) non seulement sur les Etats-Unis, mais sur le reste du monde", se contente-t-il d'analyser dans son costume-cravate, sans donner de préférence pour les candidats en lice.

Liz Amber, 21 ans, penchait elle plutôt pour Pete Buttigieg avant que le trentenaire, révélation du début de campagne côté démocrate, ne la quitte brusquement dimanche pour se ranger derrière l'ancien vice-président Joe Biden, candidat modéré le mieux placé pour battre Bernie Sanders, au programme très à gauche. "J'ai du mal à me décider du coup, personne ne m'enthousiasme vraiment", témoigne la jeune femme en attendant ses amis. "Biden à la rigueur..."

Et Sanders? "Je ne suis pas socialiste. C'est quelqu'un de très polarisant, un révolutionnaire beaucoup trop à gauche", tranche-t-elle.

Sous perfusion des "breaking news" de CNN pendant que tombent goutte-à-goutte, au fil des fuseaux horaires, les résultats des 14 Etats votant mardi à travers le pays, les clients finiront la soirée par un quiz spécial "Super Tuesday". Jusqu'à plus soif, mais sans jamais être saoulés de politique.