Explosion de joie dans les milieux féministes argentins alors que le sénat a approuvé mardi soir un projet de loi légalisant l’avortement gratuit et volontaire jusqu’à la quatorzième semaine de gestation - plus en cas de viol ou de danger de mort pour la mère. Le 11 décembre dernier, la chambre des députés avait voté le texte par 131 voix contre 117, à l’issue d’un débat qui s’était prolongé durant une vingtaine d’heures. Le sénat a, cette fois, suivi les députés en votant le texte par 38 voix contre 29 et une abstention.

"Légiférer pour tous"

Ce n’est pas la première fois que le corps législatif argentin se voit soumettre, en vain, pareille proposition. La dernière fois, en 2018, le texte avait passé le cap de la chambre des députés avant d’être bloqué par le sénat.

Mais, cette fois, le projet de loi avait été présenté par le chef de l’État lui-même, le péroniste (centre-gauche) Alberto Fernandez, en novembre dernier. Il avait alors précisé qu’il était "catholique", comme 70 % des Argentins, mais qu’il devait "légiférer pour tous" alors que l’avortement est "un très grave problème de santé publique". Un demi-million de femmes se soumettent chaque année à un avortement clandestin en Argentine, estime-t-on, avec souvent des conséquences physiques.

La loi en vigueur date d’il y a un siècle. Depuis 1921, elle interdit l’avortement sauf en cas de danger de mort pour la mère ou en cas de viol d’une "idiote ou démente" ; ce n’est qu’en 2012 que cette dernière précision a été supprimée et que l’avortement est, depuis, autorisé à toutes les victimes de viol.

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Catholicisme et machisme

L’Église catholique a milité contre le projet de loi au nom du "respect de la vie", encouragée par le Pape, l’Argentin Jorge Bergoglio, qui, en 2018, lors du précédent débat sur la question, avait comparé l’avortement à "ce que faisaient les nazis pour la pureté de la race".

Cette année-là avait également joué le machisme de la société argentine, qui rejette l’avortement - touchant les femmes seulement - mais n’avait pas empêché, en 2010, la légalisation du mariage gay et de l’adoption d’enfants par des couples homosexuels - deux questions qui touchent des hommes et des femmes. De même, bien que l’Église ne l’approuve pas, depuis 2012, les Argentins peuvent choisir le genre auquel ils estiment appartenir.

Avait alors joué également le système parlementaire argentin. La chambre des députés offre une représentativité proportionnelle à la population de chaque circonscription. En revanche, le sénat représente les territoires, avec trois sénateurs chacun ; la populeuse Buenos Aires, où vit un tiers des Argentins, y est donc représentée par autant de sièges qu’une province sous-peuplée du nord du pays.

Or, le nord est traditionnellement plus conservateur que le centre et le sud de l’Argentine. La décision du sénat en 2018 traduisait donc une surreprésentation de l’opposition à l’avortement, alors que les sondages d’opinion montrent en effet qu’une majorité d’Argentins y est favorable. En 2018, presque tous les sénateurs du nord et une nette majorité d’hommes avaient voté contre la libéralisation de l’interruption volontaire de grossesse, alors que les sénatrices se partageaient exactement en pour et contre. Les efforts des organisations féministes ont fini par porter leurs fruits jusqu’au sénat.

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