Ils étaient environ 400 à marcher samedi sur Washington Square, dans le quartier de Greenwich Village, pour célébrer la journée annuelle du souvenir du génocide arménien, qui a correspondu avec l'annonce du chef de l'Etat américain.

"Nous sommes reconnaissants que le gouvernement de notre pays ait finalement fait entendre sa voix", s'est réjoui le primat de l'Eglise apostolique arménienne pour l'est des Etats-Unis, Anoushavan Tanielian, qui menait le cortège. "Nous devons agir pour empêcher de futurs massacres ou génocides."

Autrefois concentrée au coeur de Manhattan, la communauté arménienne de New York s'est désormais disséminée dans la région, surtout dans le quartier de Bayside à Brooklyn et dans le nord-est du New Jersey, mais se rassemble encore chaque année pour célébrer les disparus du génocide.

Nés en Turquie, en Arménie, en Iran, en Syrie, au Liban ou même aux Etats-Unis, les Arméniens de New York ont des parcours différents, mais une histoire commune, qu'ils s'attachent à préserver. Tous ont grandi avec le souvenir des événements de 1915, transmis par les anciens.

A Aram Bowen, on a parlé de cet arrière grand-père décapité par des soldats ottomans. A Ani Tervizian, sa grand-mère a raconté comment sa propre mère et son oncle avaient été massacrés.

La Turquie pas mentionnée

Mesurée, Yvette Gevorkian voit dans l'annonce de samedi une "victoire", qui récompense "tout le temps que nous avons consacré à en arriver là."

Arrivée à 9 ans d'Iran avec sa famille, cette femme aujourd'hui âgée de 51 ans se souvient des Etats-Unis comme d'un pays "où les gens ne savaient pas" le sort réservé aux Arméniens, qui estiment qu'un million et demi des leurs ont été tués par les troupes de l'Empire Ottoman.

Depuis, la communauté s'est mobilisée, se félicite-t-elle, mentionnant également le coup de pouce du clan Kardashian, dont Kim, membre la plus visible de la famille de téléréalité d'origine arménienne, réclame depuis plusieurs années la reconnaissance du génocide.

Il n'aura échappé à aucun des marcheurs présents samedi que Joe Biden n'a parlé que des Ottomans, tous y décelant le souci de ménager, au moins en partie, la Turquie, allié stratégique des Etats-Unis et membre de l'Otan.

"Ce n'est qu'un petit pas parce qu'il n'a pas mentionné la Turquie", a regretté Yvette.

"D'un côté, vous reconnaissez le génocide arménien, mais en même temps, vous leur donner de l'équipement, vous soutenez leur armée", s'insurge Mher Janian, du Comité national arménien des Etats-Unis (ANCA), accusant certains les Etats-Unis et d'autres pays qui avaient déjà reconnu le génocide de jouer un double jeu.

Tous voient en Recep Tayyip Erdogan, le président turc, non seulement un ennemi mais aussi une forme d'héritier des Ottomans génocidaires, à travers son soutien à l'Azerbaïdjan lors du récent conflit avec l'Arménie autour du sort du Nagorny-Karabakh.

Pour Aram Bowen, il suffirait pourant de "simples excuses" pour normaliser les relations avec la Turquie. "Regardez ce qu'on fait les Kurdes", dit-il, en référence à la reconnaissance, par une partie de la communauté kurde, du rôle qu'elle a joué dans les massacres de 1915, au côté des Ottomans.

Mais il se reprend vite, comme sorti brusquement d'un songe. "La Turquie ne va jamais reconnaître le génocide. Cela n'arrivera jamais."

Le combat continue, mais Ani Tervizian veut surtout retenir de ce rassemblement les grappes d'adolescents et de jeunes adultes venus par dizaines, avec pancarte et drapeau arménien rouge, bleu et orange.

"Le fait qu'après tant de générations", s'enthousiasme la quinquagénaire, "tous ces jeunes, dans un pays étranger, se sentent arméniens, c'est une victoire."