Une vidéo tournée à Portland lors d’une manifestation pour la cause Black Lives Matter le 1er août est devenue virale dans le clan républicain. On y voit au moins une bible et un drapeau américain brûler. Pour le New York Times, elle représente une des premières tentatives réussies de la Russie d'influencer l'élection de novembre. Derrière les images se cachent des stratégies hasardeuses de sites russes, parfois en lien direct avec le Kremlin.


Sans Twitter, l'évènement serait resté inaperçu. Ted Cruz, sénateur républician du Texas, ou encore Donald Trump Jr., le fils du Président, ont retweeté les images. Le fact-checking du New York Times montre le mécanisme qui l'a propulsé aux devants de l'actualité. Tout commence avec un compte suivi par quelques dizaines de personnes avec pour localisation Oklahoma City (États-Unis) et Abu Dhabi (Émirats Arabes Unis). Selon le journal new-yorkais, il est le premier à relayer la vidéo. Juste avant qu'il soit supprimé, un autre compte, bien plus influent, car bien plus suivi, retweete l'information. Ian Miles Cheong, 216 400 abonnés et 304 200 tweets au compteur, commente l'événement : "Des militants de gauche brûlent une pile de bibles devant le tribunal fédéral de Portland".


La machine est lancée. Ses propos sont commentés et retweetés 26 300 fois. Ils sont partagés dans la communauté républicaine sur le réseau social et utilisés par les analystes de médias pro Trump. Pour eux, pas de doute, la gauche est à l'origine de ce feu. Les protestants ont montré leur vrai visage : des radicaux qui vont jusqu'à détruire des bibles et brûler le sacro-saint drapeau américain.

Selon le New York Times, la réalité serait différente. Que montre la vidéo ? Une ou deux bibles et un drapeau américain sont utilisées pour alimenter le feu. Quelques manifestants sont en cercle, mais on ne connait pas leur appartenance politique. Pour le quotidien, Ian Miles Cheong a (volontairement ou non) exagéré la réalité.

Cela n'explique pas encore le rôle que pourrait jouer la Russie dans cet événement. Pour être exact, il existe deux vidéos : un direct de la manifestation diffusé sur Youtube et un condensé de la nuit centré autour des bibles en feu. Le direct dure plus de quatre heures et le condensé se limite à 1 min 30. Le média à l'origine des deux vidéos s'appelle Ruptly, l'agence de presse de Russia Today, la chaîne d'information financée par l'Etat russe. Les images relayées par les Républicains comme "preuves de la véritable nature des manifestants" sont d'origine russe. Est-ce que Ruptly a partagé de fausses informations ? Non, la scène a bien eu lieu lors de la manifestation de Portland du 1er août. Plusieurs journalistes américains ont mentionné la scène dans leurs compte-rendus de la nuit. Par contre, le média russe a pris soin de sélectionner la partie qui l'intéresse. Selon les services de renseignement américains, ce genre de contenu a un objectif bien défini : "accentuer les tensions raciales avant l'élection". Certains contenus seraient volontairement conçus pour attirer un public républicain. 

Un mécanisme bien huilé 

"Le mécanisme derrière cette stratégie russe est simple, explique Tanguy Struye, professeur en sciences politiques à l'UCLouvain. Les sites russes ciblent les complotistes sur les réseaux sociaux. Ceux-ci vont partager ou retweeter le contenu. En réussissant à cibler les bonnes personnes, le message prend de l'ampleur. Il est repris par certains médias." Certaines personnes seront plus réactives que d'autres. "Une partie sera critique vis-à-vis du message. Les informations diffusées par ces sites renforcent les biais cognitifs", poursuit Tanguy Struye. Si on croit déjà que les Démocrates sont des personnes dangereuses, anti-religion, et que la page consultée va dans ce sens, on sera renforcé dans nos certitudes. Peu importe si c'est vrai, ou pas. Le professeur cite deux médias en particulier : Sputnik et Russia Today. Le deuxième est justement celui qui a diffusé la vidéo de Portland. "Tous les journaux ont un angle idéologique, mais eux, c'est de la pure propagande", dénonce-t-il. La particularité dans ce cas-ci, c'est que l'information n'est pas fausse, le site a sélectionné ce qu'il voulait donner à voir. "C'est typique de la théorie du complot : sortir de son contexte un mot, une phrase ou une situation", pointe Tanguy Struye. 

La Belgique n'est pas épargnée 

Cette stratégie n'est pas nouvelle. Elle avait déjà été utilisée lors de la campagne présidentielle américaine de 2016. Elle fonctionne aussi en Europe. "En Belgique, nous sommes aussi soumis à ce genre de techniques. Plusieurs théories du complot sur le Covid-19 viennent de Russie. En période de crise, des erreurs sont faites. Au lieu de les considérer comme telles, elles sont transformées en histoires complotistes. Malheureusement, on est complètement désarmé face à ce phénomène. Cette chaîne de désinformation affaiblit la démocratie", regrette Tanguy Struye.