V oyez par vous-même. La circulation est fluide ici ." Le poste frontière de Bachivsk, au bout de la route nationale M02 entre Kiev et Moscou, est l’un des principaux points de passage entre l’Ukraine et la Russie. Lundi dernier, Serhiy Zolotiov, chef du poste, tente de tempérer les inquiétudes. Mais avec le renfort de deux de ses sbires, il s’oppose catégoriquement à la réalisation de photos ou d’entretiens dans la zone frontalière, afin de prévenir la diffusion de toute "image négative de l’Ukraine ".

La tension est palpable. A peine quelques heures auparavant, c’étaient des centaines de camions et wagons de chemin de fer qui se heurtaient à de longs contrôles drastiques des douanes russes, à Bachivsk et ailleurs le long de la frontière. Le Kremlin avait subitement classé, le 13 août, toutes les marchandises en provenance d’Ukraine sur une liste d’importations "à risque". Cela a marqué le début d’une guerre commerciale entre les deux voisins, tous deux membres de l’Organisation mondiale du commerce. Alors qu’environ un quart des exportations ukrainiennes sont destinées à la Russie, la Fédération des employeurs d’Ukraine estime que le pays pourrait y perdre jusqu’à 2,5 milliards de dollars d’ici à la fin de l’année.

"La situation s’est débloquée tout simplement grâce à des échanges au plus haut niveau, entre le président Viktor Ianoukovitch et son homologue russe Vladimir Poutine. Ça montre bien que les produits ukrainiens ne sont pas plus dangereux maintenant qu’il y a un mois. De toutes manières, la Russie en a besoin, de nos produits !", s’indigne Volodymyr Oliynyk, député du Parti des Régions, majoritaire à la Verkhovna Rada (Parlement), à Kiev. Bien que son parti soit réputé plus russophone et russophile que les forces d’opposition, il "regrette la conduite de la Russie, qui essaie de pousser l’Ukraine à rejoindre son Union douanière avec le Kazakhstan et la Biélorussie. Ce n’est pas une attitude civilisée entre voisins et partenaires."

Mardi, les douanes russes ont annoncé l’abandon des contrôles stricts des marchandises ukrainiennes et la normalisation définitive des passages à la frontière. "Le risque persiste, malgré tout, de voir de nouvelles mesures de coercition russe", prévient Valeriy Chaly du think-tank "Razumkov Center". Après plus de quatre ans d’âpres négociations, l’Ukraine prévoit de signer un accord d’association ambitieux avec l’Union européenne (UE) lors d’un sommet à Vilnius (Lituanie), à la fin novembre. L’accord prévoit la création d’une zone de libre-échange, qui risquerait de détourner une partie du commerce ukrainien vers l’UE. "L’appartenance à cette zone de libre-échange n’est pas compatible avec une adhésion à l’Union douanière. Les deux sont mutuellement exclusives", souligne David Stulik, chargé de communication à la Délégation de l’UE à Kiev. "C’est un gros problème pour Poutine, qui a répété à plusieurs reprises que l’Ukraine est une pièce maîtresse, non seulement de son Union douanière, mais aussi de son projet d’Union eurasienne", poursuit Valeriy Chaly. "Aussi le Kremlin fera tout son possible pour empêcher la signature de l’Accord."

Dès le 29 juillet, les services sanitaires russes ont imposé une interdiction formelle d’importation sur tous les produits de la marque Roshen, classée quinzième parmi les plus gros confiseurs au monde. Dans l’usine de production à Kiev, les tapis roulants continuent à charrier des chocolats de diverses formes et saveurs. Mais l’ambiance n’est pas à l’enthousiasme.

"C’est une interdiction complètement infondée", dénonce Yevhen Vovchanovskiy, directeur de la stratégie de développement de Roshen, qui s’affole des pertes engendrées. "Nos normes de confection sont des plus strictes et nous n’avons reçu aucune plainte en quinze ans d’activité." Dans la foulée de la décision russe, d’autres pays importateurs, tels que la Moldavie ou la Biélorussie, ont conduit leurs propres tests, sans révéler aucun danger particulier.

"Le copropriétaire de Roshen, Petro Poroshenko, est un homme d’affaires lié à l’opposition politique. Il est très favorable à la signature de l’Accord d’association avec l’UE", analyse Sviatoslav Khomenko, journaliste à "BBC Ukraine". "C’est pour cela qu’il a été visé en premier, pour envoyer un message clair."

A la différence du reste des marchandises ukrainiennes, l’interdiction d’importation des confiseries Roshen ne semble pas près d’être levée, et la "guerre du chocolat" bat son plein. "Ce n’est pas la première fois que la Russie emploie ce genre de moyens de pression pour pousser l’Ukraine à prendre certaines décisions. Rappelez-vous des soi-disant guerres du gaz! Les prochains mois devraient être très tendus", avertit Valeriy Chaly. Et mardi, alors que la situation se normalisait à la frontière ukraino-russe, le Kazakhstan, lui aussi Etat membre de l’Union douanière, a déclaré une suspension des importations de volailles ukrainiennes pour raisons sanitaires, en attendant des tests complémentaires...