L'Europe a commis une "erreur stratégique" vis-à-vis de la Turquie
- Publié le 06-03-2020 à 12h03
- Mis à jour le 06-03-2020 à 19h51

Bruxelles n'a ni versé la totalité de l'aide ni prévu la suite, relève Gerald Knaus, l'architecte du pacte migratoire.
Gerald Knaus est l'architecte du pacte migratoire conclu en mars 2016, il y a quatre ans, entre la Turquie et l'Union européenne. Ce sociologue, directeur du think tank European Stability Initiative (ESI) qui en a soufflé l'idée à Angela Merkel, répondait ce jeudi aux questions de la presse étrangère, à Berlin. "La Libre Belgique" en était.
Le président turc a ouvert les frontières de son pays vers l'Europe, il y a tout juste une semaine. Cet accord tient-il encore ?
Non, bien sûr que non.
Comment expliquez-vous qu'il ait volé en éclats ?
Rappelons-nous du projet initial. Pour réduire l'immigration illégale, l'Europe avait à l'époque deux solutions, soit laisser arriver les bateaux de migrants sur les îles grecques et les enregistrer, soit renvoyer les bateaux. Cette solution est contraire à toutes les conventions internationales sur les droits de l'homme signées par l'UE. Il y a quatre ans exactement, le 7 mars, la Turquie a proposé une troisième solution. En échange d'une aide financière pour les 3,5 millions de Syriens installés sur son territoire, elle stopperait les bateaux de migrants et acceptait de reprendre les migrants. Une aide de 6 milliards d'euros, à verser sur quatre ans, a été approuvée. La Turquie ne l'a pas fait par altruisme ni par idéalisme pour l'UE. Elle avait ses propres intérêts. Elle a respecté cet accord durant quatre ans car elle avait un besoin urgent de cet argent, pour envoyer les Syriens à l'école, les accueillir dans les hôpitaux, etc. Mais que s'est-il passé en 2019 ? Les quatre ans se terminaient et une partie des 6 milliards n'avait toujours pas été versée. Plus grave, la suite n'était même pas planifiée par Bruxelles. La prolongation de cette aide, qui a permis de réduire considérablement le nombre de migrants en Europe, n'apparaît pas dans le projet de budget européen ! Mais à quoi pensait l'Europe ? C'est une erreur stratégique, un aveuglement inouï.
Comment analysez-vous la situation actuelle ?
Aujourd'hui la Grèce n'a plus que les deux solutions initiales pour régler le problème. Or, contrairement à 2015, elle a décidé de lever le droit d'asile et de montrer aux migrants que ce sera pire pour eux en Europe qu'en Turquie. Nous suivons la politique proposée en 2015 par Victor Orban qui disait qu'on ne pouvait pas se permettre de respecter les droits de l'homme face à la crise migratoire.
Que conseillez-vous de faire ?
Nous avons besoin d'une politique de coopération et d'un nouvel accord, très vite. Le plus tôt sera le mieux pour la Grèce, pour l'Europe, pour la Turquie. Nos intérêts doivent à nouveau converger. L'Europe doit aussi mener une stratégie raisonnable vis-à-vis de la Grèce car les migrants vivent dans des conditions horribles sur les îles. Et le plus important à mes yeux est que l'Union européenne remette en place le droit d'asile.
Ne croyez-vous pas qu'Erdogan a ouvert les frontières pour obtenir un soutien des Européens en Syrie ?
Le timing parle de lui-même. L'ouverture des frontières coïncide avec la mort de soldats turcs à Idlib. Il y a un lien mais cela fait des mois que la Turquie appelle les Européens à envisager la suite de l'accord migratoire. Je ne crois pas non plus qu'Erdogan soit naïf au point de croire que les Européens et l'Otan iraient envoyer des troupes l'aider en Syrie.
Êtes-vous confiant qu'un nouvel accord puisse être conclu rapidement ?
De très nombreuses personnes cherchent actuellement une solution, à travers l'Europe. Si nous n'y parvenons pas, nous vivrons dans l'Europe de Victor Orban. Et si l'état de droit n'est plus respecté, que reste-t-il alors du projet européen ?