Présence américaine en Syrie : le vrai du faux de la déclaration de Joe Biden

“Biden affirme, à tort, que les États-Unis n’ont pas de troupes en Syrie”, titrait cette semaine un article de la chaîne Fox News, décryptant une interview donnée par le Président américain le 18 août dernier. Prise telle quelle, la déclaration de Joe Biden semble effectivement inexacte, mais doit être re-contextualisée.

Présence américaine en Syrie : le vrai du faux de la déclaration de Joe Biden
© V. Moncomble
Romane Bonnemé

Le 18 août, Joe Biden donnait une interview exclusive à la chaîne américaine ABC. Interrogé sur le risque d’un retour d’Al-Qaïda en Afghanistan après le départ des troupes américaines, le président américain osait une comparaison avec la Syrie, et déclarait : “la menace pour les États-Unis est nettement plus grande en Syrie. (...) (Or) nous n’avons pas de force militaire en Syrie pour assurer que nous sommes protégés”.

De nombreux médias, dont Fox News , Newsweek ou Le Daily Mail , ont tilté sur la seconde partie de cette déclaration, arguant que, contrairement aux propos du président, les Etats-Unis disposent bien d'une force militaire dans le pays.

Affirmer qu'il n'y a pas de forces militaires américaines en Syrie est effectivement faux. Et pour cause. L'armée américaine y dispose encore d'approximativement 900 soldats. C'est ce qu'assurait en février dernier le porte-parole du Pentagone, John Kirby, lors d'une conférence de presse sur la mission des forces américaines dans le pays. Un chiffre confirmé le 27 août 2021 par le service presse de l'opération Inherent Resolve (le nom de l'opération militaire américaine menée dans le cadre de la coalition internationale en Irak et en Syrie) contacté par La Libre.

Une citation décontextualisée

Joe Biden s'est-t-il trompé ? Une source de l'administration officielle interrogée par CNN a tenté de remettre les propos du président américain dans le contexte géopolitique syrien. D'après cette source, Joe Biden faisait spécifiquement référence à "la présence d'Al-Qaïda dans le nord-ouest de la Syrie, une menace pour les États-Unis, traitée sans troupes américaines sur le terrain. Il y a en revanche un petit nombre de forces américaines et de la coalition dans l'est de la Syrie, une ancienne zone du califat de l'Etat Islamique (EI)."

Cette source a raison sur le fond : les 900 militaires américains sont stationnés dans le nord-est syrien pour soutenir les Forces démocratiques syriennes contre l’EI. John Kirby le mentionnait déjà en février dernier : “c’est pour apporter leur soutien à la mission contre l'EI en Syrie qu'ils sont là-bas".

Selon la Maison Blanche, lors de son interview, Joe Biden faisait référence à l’absence de forces militaires américaines au Nord-Ouest de la Syrie, concentrées sur Al-Qaïda.

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Source : The Conversation, juillet 2021 © Ermanarich/Wikimedia, CC BY

Al-Qaïda en Syrie, une menace réellement plus importante que l’Afghanistan ?

Les propos de Joe Biden posent toutefois question. “Affirmer, comme le fait cette source officielle de la Maison-Blanche, que le nord-ouest de la Syrie est occupé par Al-Qaïda est sans doute un peu réducteur”, explique David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), spécialiste du Moyen-Orient.

Les organisations d’insurgés djihadistes présentes dans la région d’Idlib sont très hétérogènes et mouvantes, et l’une d’entre elles se distingue clairement. Il s’agit du groupe dominant regroupant près de 30 000 hommes : Hayat Tahrir al-Cham (HTS). “C’est un acteur milicien composite dirigé par l’ancien leader du Front Al-Nosra, la franchise syrienne d'Al-Qaïda”, souligne Didier Leroy, chercheur à l'Institut royal supérieur de défense.

Sauf que depuis janvier 2017, HTS s’est dissocié d’Al-Qaïda. Cette nouvelle stratégie vise à normaliser le mouvement, le “nationaliser”, pour éviter une stigmatisation trop handicapante vis-à-vis de l’extérieur et de la Turquie, qui occupe une partie de la poche d'Idlib et a formé des milices locales. HTS n’hésite pas non plus à réprimer les quelques factions pro-Al-Qaïda qui subsistent dans la région. Parmi elles, le groupe Tanzim Hurras ad-Din ne compterait pas plus de 2 000 hommes, selon David Rigoulet-Roze.

In fine, pour se défendre tout en re-contextualisant ses propos, Joe Biden semble avoir quelque peu “gonflé” la menace que représente Al-Qaïda dans l’ouest de la Syrie envers les Etats-Unis. “La manière dont Al-Qaïda pourrait se reconstituer dans les provinces afghanes à moyen terme, représentera une menace bien plus grande pour les Américains qu’elle ne l’est aujourd’hui dans le mouchoir de poche qu’est le nord-ouest syrien”, indique Didier Leroy, avant de conclure que ce discours de Joe Biden est surtout géostratégique : une critique de l’inaction des Russes et Turcs, présents à Idlib, face à ces groupes djihadistes. Tout en tentant de relativiser l’impact sur la sécurité américaine d’un retrait d’Afghanistan.

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© R. Batista

La Source

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