Teesta Setalvad, une figure des droits de l’homme derrière les barreaux en Inde

En Inde, Teesta Setalvad menait un combat judiciaire pour rouvrir l’enquête sur l’implication de Modi dans un pogrom antimusulman.

Teesta Setalvad, une figure des droits de l’homme derrière les barreaux en Inde
©AFP

Il y a un côté christique chez Teesta Setalvad. Après trente années à enquêter sur la montée de l'extrémisme hindou, puis à tenter de faire traduire en justice les responsables du pogrom antimusulman de 2002, cette ancienne journaliste de 60 ans affiche un corps usé, cassé presque. Quand nous la rencontrons en 2016 dans ses bureaux de Bombay, elle peine à marcher. Mais sa voix ne trahit ni lassitude ni fatigue. "Si vous voulez comprendre [comment le pogrom] a pu avoir lieu, il faut remonter à 1985 et 1986" , commande-t-elle d'une voix ferme avant de décrypter la montée en puissance du BJP, la droite nationaliste hindoue.

L’irruption du fondamentalisme hindou sur la scène politique va aiguiller sa carrière. Elle qui travaille pour un quotidien national lance un magazine spécialisé dans le communautarisme en 1993. Elle se penche sur le cas du Gujarat, un État de l’Ouest où le BJP est au pouvoir. La droite laisse la mouvance fondamentaliste hindoue étendre son influence parmi les avocats, dans la police, l’administration et l’enseignement. Un climat de haine antimusulman se répand. En février 2002, un train transportant des fondamentalistes prend feu après une altercation avec des personnes de confession musulmane à Godhra. Très vite, des extrémistes affiliés à des milices proches du BJP sont déployés dans les grandes villes et massacrent la communauté musulmane.

Le chef de l’État du Gujarat n’est autre que l’actuel Premier ministre, Narendra Modi. Sa passivité lors du pogrom, qui fit plus de 2 000 morts, lui vaudra d’être interdit de séjour en Europe et aux États-Unis jusqu’à son arrivée au pouvoir en 2014.

Déboutée par la Cour suprême

Teesta Setalvad tente de faire comparaître les responsables devant les juges. Elle se concentre, entre autres, sur le meurtre d’un politicien musulman, Ehsan Jafri, traîné hors de sa propriété d’Ahmedabad, découpé en morceaux et immolé par le feu. Après une interminable bataille judiciaire, la Cour suprême rend son verdict le 24 juin : elle déboute Teesta Setalvad et la veuve d’Ehsan Jafri qui demandaient la réouverture des investigations sur l’implication du gouvernement Modi. Une commission d’enquête spéciale, formée en 2008, l’avait blanchi.

Le 25 juin, Teesta Setalvad est arrêtée pour fabrication de fausses preuves puis incarcérée. La police justifie son interpellation par l'arrêt de la Cour suprême qui indique que, "bizarrement, la procédure a été maintenue en vie artificiellement, évidemment dans le cadre d'un projet caché" . Sa détention a été prolongée le 2 juillet.

La plus haute instance judiciaire indienne avait déployé beaucoup d'efforts pour que justice soit faite après le pogrom. "Elle avait suspendu des procès de responsables présumés après avoir reçu des informations selon lesquelles l'enquête avait souffert de manquements. Elle s'était assurée que les audiences se tiennent en dehors du Gujarat afin que justice soit rendue" , rappelle le quotidien The Indian Express dans son éditorial. La Cour suprême avait scruté l'enquête de police, après avoir été saisie par Teesta Setalvad, et conclu à un travail bâclé. Elle avait ordonné la formation d'une commission spéciale chargée de reprendre les recherches à zéro.

Une offensive gouvernementale

En refermant le dossier et en concluant à l’absence de toute implication des responsables politiques du Gujarat dans le pogrom, la Cour suprême remet en cause les arrêts de ses propres magistrats. Une décision rare qui fait planer le doute sur l’impartialité du système judiciaire et sa possible instrumentalisation par le pouvoir exécutif.

Enfin, l'arrestation de Teesta Setalvad est le dernier épisode d'une offensive gouvernementale envers les contre-pouvoirs. Mohammed Zubair, cofondateur du site Alt News spécialisé dans la traque des fausses informations sur Internet, a été interpellé le même jour que l'activiste. Rahul Gandhi, une figure du parti du Congrès et arrière-petit-fils de Nehru, a été convoqué par la brigade financière indienne, l'Enforcement Directorate, pour détournement de fonds. Interrogé sur cinq jours, pendant plus de cinquante heures, il est ressorti libre le 21 juin.