Peu de temps après l'attaque menée par les Etats-Unis contre le général Soleimani en Irak, de nombreux messages apparaissent sur Twitter pour remercier Washington. 

Saluant le décès du commandant de la Force Al-Qods, les tweets d'Iraniens accompagnés du hashtag #IraniansDetestSoleimani dénotent avec les images diffusées par les médias du monde entier. Des drapeaux américains brûlés, des foules réunies dans les rues criant à la mise à mort des Etats-Unis: rien à voir avec des scènes de liesse. Pourtant, sur le réseau social à l'oiseau bleu, la tendance semble plutôt aux remerciements. Certains Iraniens demandent même aux troupes américaines de rester sur le territoire.



L'écart entre les messages sur le réseau social et les réactions capturées par les caméras de télévisions semble étrange. Intrigués, plusieurs internautes ont donc souligné une particularité: les tweets en faveur des Etats-Unis prétendument écrits par des Iraniens le sont pour la plupart dans un Anglais parfait.

"Il est plus que probable que nous soyons ici dans un cas d'astroturfing", estime Brieuc Lits, docteur en information et communication de l'ULB. L'astroturfing est une stratégie d'influence qui vise à simuler un support citoyen pour une cause tout en gardant son identité secrète. Dans ce cas-ci, en créant de faux comptes sur un réseau social, pour faire croire à un large support de l'Iran à l'attaque américaine. Pour le chercheur, les caractéristiques typiques d'un tel phénomène sont bien réunies. "Tout d'abord, la temporalité semble suspecte. Nous sommes face à un hashtag qui apparaît très rapidement et est presque instantanément reproduit par un très grand nombre d'utilisateurs. De plus, le contenu des messages est relativement similaire, ce qui pourrait témoigner d'une stratégie de communication réfléchie et puis disséminée à plus grande échelle. Enfin, si l'on regarde la provenance de ces tweets, la majeure partie des messages a été écrite aux Etats-Unis", détaille le spécialiste.

L'astroturfing a connu un regain d'intérêt ces dernières années. "Internet et les réseaux sociaux représentent un terrain fertile pour cette pratique puisqu'il est aisé de garder son anonymat tout en espérant déclencher un effet viral pour son message", estime Brieuc Lits. Mais si l'émergence de la Toile a favorisé le développement de cette technique, elle n'est pas pour autant récente. Au XVIème siècle, Shakespeare en parlait déjà dans une de ses pièces, faisant référence à de fausses lettres prétendument envoyées par des citoyens. "Léopold II a fait usage de l'astroturfing, relate le docteur en information et communication. Le roi des Belges a ainsi créé l' Association Internationale du Congo, un faux mouvement citoyen, afin de légitimer la colonisation belge en Afrique".

Cette pratique peu éthique a toutefois bien évolué avec le temps. Dernièrement, on a pu assister à une véritable professionnalisation de l'astroturfing, avec la naissance de "fermes à trolls". "Ce terme renvoie à des entreprises payant des employés pour communiquer abondamment et sous faux noms sur les réseaux sociaux", explique M. Lits. Mais si cela a mis un coup d'accélérateur au phénomène, cette professionnalisation a aussi mis en lumière certaines de ses failles. "Les employés de telles entreprises doivent faire vite: ils doivent émettre un maximum de tweets avec un maximum de comptes le plus rapidement possible. On a donc tendance à retrouver des messages similaires soi-disant écrits par des personnes différentes, ce qui a de quoi mettre la puce à l'oreille", développe-t-il.

Mais l'astroturfing sur les réseaux sociaux reste compliqué à identifier. "Il est difficile de dire avec certitude quand nous sommes face à de faux comptes. conclut-il. Twitter est une zone grise où rien n'est noir ou blanc".