La population birmane a rendu un hommage émouvant dimanche à la première victime de la répression militaire, une jeune épicière qui est devenue une icône de la résistance à la junte, tandis que les foules étaient encore nombreuses à manifester contre le coup d’État malgré les violences meurtrières de la veille.

Les funérailles de Mya Thwate Thwate Khaing, blessée par balles à la tête et décédée vendredi, ont eu lieu dans la périphérie de la capitale, Naypyidaw, en présence de plusieurs milliers de personnes.

Trois doigts levés en signe de résistance au passage du cercueil, la foule a scandé "À bas la dictature !", "Nous nous battrons jusqu’à la victoire !", avant de se disperser en silence.

Près de trois semaines après le putsch du 1er février, la mobilisation pour la démocratie ne faiblit pas avec des dizaines de milliers de personnes dans les rues, dimanche, dans les grandes villes du pays, mais aussi dans des villages reculés.

"Nous sommes prêts à perdre la vie. Nous nous battrons jusqu’au bout", a assuré un manifestant de 26 ans à Rangoon, la capitale économique. "Si nous avons peur, nous ne réussirons pas" à renverser la junte.

Deux morts à Mandalay

Des protestataires se sont aussi réunis à Mandalay, théâtre la veille des violences les plus meurtrières depuis le coup d’État. Dans cette ville du centre du pays, la police a tiré sur des manifestants venus soutenir des ouvriers en grève sur un chantier naval pour protester contre le putsch.

"Deux personnes sont mortes, dont un mineur qui a reçu une balle dans la tête", et une trentaine ont été blessées, a indiqué Hlaing Min Oo, le chef d’une équipe locale de secouristes volontaires.

Selon lui, "la moitié des victimes ont été visées par des tirs à balles réelles", et les autres ont été blessées par des munitions en caoutchouc et des tirs de lance-pierres.

Les tirs à balles réelles ont été confirmés par des médecins travaillant sur le terrain, sous couvert d’anonymat par crainte de représailles.

Aucune mention des deux victimes n’a été faite dans le journal Global New Light of Myanmar, contrôlé par l’État, qui a, en revanche, blâmé les manifestants pour leur comportement "agressif", et indiqué que trois militaires et huit policiers avaient été blessés.

Par ailleurs, un homme de 30 ans est décédé samedi à Rangoun alors qu’il patrouillait près de chez lui dans le cadre d’une initiative citoyenne visant à empêcher les arrestations nocturnes d’opposants au régime. "Il a été tué par la police", a assuré sa belle-sœur.

La télévision d’État a confirmé son décès, assurant que vingt personnes avaient attaqué un véhicule de police qui avait effectué des tirs de sommation pour les disperser.

Le pays était sous le choc dimanche après ces violences meurtrières. "Où est la justice ?", "Stop terrorisme !", "Combien de vies doivent être prises avant que le monde réagisse ?", pouvait-on lire sur les réseaux sociaux.

Cette escalade des tensions a provoqué de nouvelles condamnations internationales.

Des sanctions européennes ?

"L’usage de la force meurtrière, de l’intimidation et du harcèlement contre des manifestants pacifiques est inacceptable", a tweeté le secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres.

Le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a appelé l’armée à "mettre immédiatement fin aux violences contre les civils", indiquant que l’Union européenne allait "prendre les décisions appropriées". Les ministres des Affaires étrangères de l’UE se réunissent ce lundi pour discuter notamment d’éventuelles sanctions.

Des mesures coercitives visant uniquement certains généraux - comme c’est le cas de celles annoncées par les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni - ne suffiront pas, ont averti plusieurs ONG, exhortant à cibler aussi les puissants conglomérats contrôlés par les militaires.

Soutien chinois

Pékin et Moscou, alliés traditionnels de l’armée birmane, considèrent, eux, la crise comme "une affaire intérieure" dans laquelle la communauté internationale ne doit pas s’ingérer.

Les vagues d’arrestations de responsables politiques, d’activistes ou de grévistes se poursuivent. Près de 570 personnes ont été interpellées depuis le 1er février, et seulement une quarantaine ont été relâchées, d’après une ONG d’assistance aux prisonniers politiques.

L’acteur Lu Min, tête d’affiche des manifestations à Rangoon, a été arrêté dans la nuit de samedi à dimanche, a annoncé sa femme, en pleurs, sur les réseaux sociaux. Les connexions internet ont été coupées pour la septième nuit consécutive, avant d’être restaurées dans la matinée.

Une page Facebook bloquée

Facebook a, de son côté, annoncé avoir bloqué la page "Tatmadaw True News Information Team" de l’armée birmane pour incitation à la violence. Les généraux ont justifié sur cette page leur putsch et allégué des fraudes lors des élections de novembre, remportées massivement par le parti d’Aung San Suu Kyi, l’ancienne cheffe du gouvernement civil.

La peur des représailles est très forte en Birmanie, où les derniers soulèvements populaires de 1988 et 2007 ont été réprimés dans le sang par les militaires. Malgré cela, parallèlement aux manifestations de rue, les appels à la désobéissance civile se poursuivent avec des médecins, enseignants, contrôleurs aériens ou cheminots toujours en grève.

Aung San Suu Kyi au secret

Aung San Suu Kyi, 75 ans, tenue au secret depuis son arrestation, est inculpée pour des motifs non politiques, accusée d’avoir importé "illégalement" des talkies-walkies et d’avoir violé une loi sur la gestion des catastrophes naturelles. Une audience est prévue le 1er mars. (AFP)