Certains évoquent déjà à demi-mot un nouveau printemps irakien. Les manifestations qui ont éclaté en Irak ont fait 19 morts et des centaines de blessés en 3 jours, selon des sources médicales. C’est la jeunesse irakienne qui est à l'initiative de ces nouvelles manifestations spontanées, sans aucun parti ni leader politique ou religieux, qui ont commencé le 1er octobre à Bagdad et dans la ville de Nassiriya au sud du pays. Elles visent à dénoncer la corruption du pouvoir, le chômage et le manque de services publics.

Les manifestants n'en démordent pas: ils veulent des services publics fonctionnels dans un pays en pénurie d'électricité et d'eau potable depuis des décennies, des emplois pour les jeunes alors qu'un sur quatre est au chômage et la fin de la corruption qui a englouti en 16 ans plus de quatre fois le budget de l'Etat --soient 410 milliards d'euros. Une autre partie des manifestants proteste contre la mise à l'écart du patron de l'antiterrorisme, le général Abdel Wahab al-Saadi, une décision qui avait provoqué une levée de boucliers et qui a été vue par des observateurs comme favorable aux factions pro-Iran en Irak.

Ce mouvement de contestation “sans drapeau ni slogans” est donc avant tout l’initiative des jeunes Irakiens qui dénoncent un taux de chômage qui atteint les 25%. Dans un pays touché par des mouvements sociaux et des guerres depuis des années, les opportunités professionnelles pour les jeunes se font rares, malgré deux années de relative stabilité après une victoire contre l’Etat islamique en 2017.

Meethak Al Khatib habite Erbil, dans le Nord du pays. A 20 ans, il fait partie des rares chanceux de son âge à avoir un emploi. Sa maîtrise de l’anglais lui a permis de débuter une carrière de journaliste. Présent aux manifestations à Bagdad ce jeudi, il dénonce lui aussi le chômage qui touche sa génération “C’est tellement frustrant pour les jeunes de mon âge. Malgré les difficultés dans le pays, on essaye tant bien que mal de finir nos études. Et qu’est ce qu’on a à la clé? rien. Aucun emploi”.

Un taux de chômage qu’il explique en partie par la corruption du secteur public: “La plupart des jeunes ici dépendent du service public pour trouver du boulot, mais quand ce secteur est corrompu jusqu’à la moelle et complètement bouché à la fois, il ne reste plus aucun espoir pour nous”.

L’Irak est à la douzième place des pays les plus corrompus du monde d'après Transparency International. Les manifestations ne sont pas rares dans dans cette région, mais depuis l'arrivée du gouvernement d'Abdel Mahdi, le 25 octobre 2018, aucun mouvement d'apparence spontané n'avait connu une telle ampleur.

Répression sanglante

Le gouvernement du Premier ministre Adel Abdel Mahdi, en place depuis moins d’un an, a décidé de réprimer ces manifestations dans la violence en tirant à balles réelles sur la foule. Le bilan des violences grimpe actuellement à 19 morts en trois jours, selon des responsables de la santé qui n'ont pas précisé l'origine des tirs. Les victimes proviennent de Bagdad et de plusieurs villes du sud du pays comme Nassiriya et Amara ainsi que de la procince de Zi Qar.

Cela ne semble pas décourager les manifestants qui continuent d’affluer vers les lieux de rassemblement à Bagdad et dans différentes villes du Sud comme à Bassora, grande ville pétrolière, réduite l'été dernier à feu et à sang par des manifestations similaires. Selon des correspondants sur place ce jeudi, les forces anti émeutes déployées dans ces régions ainsi que dans la ville sainte chiite de Najaf, au sud de Bagdad, ont de nouveau tiré à balles réelles pour disperser les milliers de manifestants.

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Mercredi les rues de certains quartiers de Bagdad s’embrasaient et quelques routes importantes étaient coupées par des pneus en flammes. Manifestants et policiers se font face sur la célèbre place Tahrir à Bagdad, lieu emblématique des contestations de 2011. Non loin de là, séparée par le pont al-Joumhouriya, se trouve la très sensible Zone verte qui rassemble les plus hautes institutions irakiennes et l'ambassade américaine, qui a été bouclée pour éviter tout déferlement de protestataires. La zone avait été rouverte en juin dernier après 15 années de barricades.

En 2016, des manifestants avaient forcé l'entrée de la Zone verte à l'appel de l'influent leader chiite Moqtada Sadr. Ce dernier a appelé jeudi ses partisans à des "sit-in pacifiques", faisant craindre une nouvelle vague de manifestants.

Le gouvernement d'Abdel Mahdi nie toujours toute implication dans la mort des 8 manifestants et a accusé mardi des "saboteurs" d'avoir "délibérément fait des victimes" lors des manifestations pour incriminer le gouvernement.

Couvre-feu et limitation du réseau internet

A 5h du matin, heure locale, dans la nuit de mercredi à jeudi, un couvre-feu a été décrété, interdisant tout mouvement de véhicule ou de personne. La journée a été déclarée chômée pour les fonctionnaires dans tout le pays. Ce couvre-feu n’a pas calmé le mouvement de protestation qui a été à nouveau réprimé par les forces de l’ordre qui ont ouvert le feu sur les manifestants dans la matinée.

L'accès aux réseaux sociaux était en outre quasi impossible mercredi soir, et le réseau internet extrêmement ralenti voire totalement coupé dans 75% du pays. Les régions du Nord, dont le Kurdistan autonome dominé par un autre opérateur, n'étaient pas affectées. Un procédé habituel en Irak puisque lors d'un précédent mouvement social dans le sud du pays durant l'été 2018, internet ainsi que les communications téléphoniques avec l'étranger avaient déjà été coupés par les autorités. Là aussi, les réseaux sociaux avaient d'abord été rendus inaccessibles avant que la connexion ne soit totalement interrompue.