Commentaire préalable

Pourquoi aller interroger les djihadistes belges qui sont détenus par les Forces démocratiques syriennes (FDS) en Syrie ? La question est légitime. Il y a deux raisons.

La première est que les Kurdes, alliés centraux de la coalition internationale (dont fait partie la Belgique) contre l’État islamique, détiennent des milliers de djihadistes non syriens, leurs femmes et enfants, tout en étant pris en étau entre l’armée turque et l’armée syrienne. Malgré leurs appels à l’aide internationale, ils ne parviennent plus à gérer les camps, ni les prisons où les détenus sont parfois enfermés dans de simples couloirs.

De nombreux gouvernements et ONG se réfugient derrière l’argument qu’ils ne peuvent pas négocier avec cette région autonome de la Syrie (Rojava) sans passer par Damas. À plusieurs reprises, leurs délégations ont trouvé portes closes en Europe, par peur d’une réaction de la Turquie, sauf en France, où le président Macron les a reçus plusieurs fois à l’Élysée. Les choses commencent à changer sur la forme : l’un de leurs envoyés spéciaux, Abdelkarim Omar, a été reçu le 19 février au ministère belge des Affaires étrangères.

La deuxième raison est, jusqu’à présent, que ces djihadistes belges n’ont pas été interrogés directement par la justice belge, la Belgique interdisant à ses officiels de se déplacer dans le Rojava. Pourtant, ces djihadistes sont poursuivis dans notre pays. C’est le cas d’Anouar Haddouchi, soupçonné de financement des attentats. La presse ne peut pas se substituer à la justice. Mais elle peut donner la parole à ceux qui sont accusés.

Notre reportage

Le voilà donc, Anouar Haddouchi, alias " Abou Souleyman al Belgiki " , surnommé " le bourreau de Raqqa " par une partie de la presse. Il n’en mène pas large. Il a été amené par des policiers kurdes, des Asayish, dans le local où l’interview doit se dérouler. Il paraît moins musclé que sur les photos d’avant son départ pour la Syrie. Et il parle d’une voix basse. " Je ne sais même pas si mon père est mort ", souffle-t-il.

Coupé du monde

Arrêté il y a un an par les Forces démocratiques syriennes (FDS) à la chute de l’État islamique à Baghouz, ce ressortissant belge est détenu dans une prison du nord-est de la Syrie. Il n’a ni téléphone ni livre, encore moins du wi-fi. Il ignore que le chef de l’EI, Abou Bakr al Baghdadi, a été tué lors d’une opération des forces spéciales américaines. Il ne sait pas que la Turquie a envahi une partie de cette région dominée par les Kurdes.

Il n’a aucune nouvelle de sa famille en Belgique, ni de sa femme, Julie Maes, et de ses quatre enfants logés dans un camp, ni contact avec un avocat ou la Croix-Rouge internationale. Il a été interrogé par les services américains, qui ont livré ses fiches d’interrogatoire à la justice belge. Nous sommes les premiers Belges qu’il rencontre.

Tel est l’état d’environ 1 000 Foreign Terrorists Fighters (FTF) étrangers, dont quatorze de nationalité belge, qui croupissent dans des prisons de fortune tenues vaillamment par les Kurdes pendant qu’en Europe et ailleurs on disserte sur leur cas.

Tout au long de cette interview qui va durer plus d’une heure trente, Anouar Haddouchi dément catégoriquement avoir été le "bourreau de Raqqa " . L’accusation avait été lancée en septembre 2018 lors d’un reportage de La Libre Belgique et de RT L à Raqqa. Un conseiller municipal, un avocat respecté, avait déclaré qu’un certain " Abou Souleyman al Belgiki " avait été le principal décapiteur de l’État islamique dans ce fief du groupe terroriste. Or, Haddouchi portait cette kunya . Mais au moins quatre Belges étaient surnommés de cette façon, dont Ibrahim el-Bakraoui, qui ne fit qu’une brève incursion en Syrie. " Je n’ai jamais fait cela. Cela me met hors de moi […] Me transformer en une personne sanguinaire, ce n’est pas moi ", réagit Haddouchi.

"J’étais comme quelqu’un au chômage à Bruxelles"

Haddouchi livre un tout autre récit, celui d’un homme de 35 ans qui a fait avec son épouse et ses deux premiers enfants la Hijra (Hégire) vers la Syrie au début septembre 2014. Il affirme avoir ressenti " une espèce d’élan vers l’islam " et avoir été " trompé par la propagande de l’État islamique ". Celui qui l’a convaincu d’aller rejoindre le califat est un certain " Mohamed" , " l’ami d’un cousin ", qui serait allé en Syrie puis serait revenu en Belgique.

Né le 2 mai 1984, Haddouchi a grandi à Bruxelles, où il a fréquenté trois écoles catholiques, dont une réputée à Watermael. Il a joué milieu droit au football dans le club d’Ixelles. Après son mariage avec la fille d’un grossiste en produits cosmétiques, cet amateur de breakdance s’est installé à Schaerbeek et travaille tantôt dans un centre de tri de La Poste, tantôt comme chauffeur de taxi.

La famille quitte la capitale belge en 2009 pour aller vivre à Birmingham, une ville dotée de 200 mosquées où, dit-il, "i l y avait plus de liberté religieuse ". Haddouchi travaille dans une firme de nettoyage mais bénéficie très vite des largesses du système social britannique, en obtenant des primes au logement. C’est de là qu’il partira pour la Syrie.

Anouar Haddouchi, sa femme et ses deux premiers enfants sont entrés en Syrie par la frontière turque, à hauteur de la ville de Jarablous. Pas à n’importe quel moment : alors que l’État islamique a atteint son apogée, déclaré son califat en juin 2014 et que les bombardements de l’aviation américaine ont débuté dans le Kurdistan irakien en août pour repousser ce groupe qui sème la terreur. Pourtant, il déclare être parti "pour visiter le califat " et décider par la suite s’il allait rester ou non. Son récit est parsemé d’incohérences et de zones d’ombre. Il affirme ainsi avoir vécu plus d’un an dans un appartement à Raqqa sans jamais rejoindre le front. " J’étais comme quelqu’un qui était au chômage en Belgique" , dit-il.

"Vous pensez peut-être que tout le monde partait à la guerre ", ajoute-t-il. " La seule chose que j’ai faite, c’est que j’enregistrais à Tall Abyad les gens de l’État islamique qui voulaient aller en Turquie. Ils voulaient un contrôle plus ferme de la frontière, empêcher les gens d’aller vendre leurs moutons en Turquie, où c’était mieux payé ." Le prisonnier déclare aussi avoir été arrêté un jour par l’Emni, le "ministère des Attentats" de Daech, pour avoir critiqué sur un plan religieux la décision de commettre des actions terroristes en dehors de la zone de conflit irako-syrienne. Il n’a jamais rencontré de Belges à Raqqa, mais parlera à un moment de " nous les Belges " dans une formule qui lui échappera.

Son argent a peut-être servi pour les attentats

La justice belge soupçonne Haddouchi d’avoir joué un rôle dans le financement des attentats de Paris et de Bruxelles. Près de 3 000 livres sterling (plus de 4 000 euros à l’époque) ont été extraits de son compte en banque et livrés par deux amis britanniques à Mohamed Abrini, venus les chercher en mains propres en septembre 2015. Abrini, l’homme au chapeau, a déclaré aux enquêteurs qu’il avait exécuté cette mission à la demande d’Abdelhamid Abaaoud, le meneur des attentats de Paris. À cette lourde accusation, Haddouchi répond qu’il avait autorisé un ami en Angleterre à accéder à son compte, lequel lui a aussi envoyé une somme quasi identique en Syrie. " Il y avait des sortes de bureaux de change à Raqqa, où on pouvait réceptionner de l’argent " transitant par des agences de la Western Union en Turquie, dit-il.

Haddouchi a fui vers l’enclave de Baghouz au fur et à mesure que l’État islamique perdait du terrain. Comme d’autres djihadistes, il déclare qu’il n’avait pas d’autre choix que de suivre car aller vers l’armée syrienne ou les forces kurdes les exposait, lui et sa famille, à l’arrestation, au danger des mines ou au risque "d’être décapités ". Quand l’EI s’est rendu à Baghouz en mars 2019, et que des bus ont été affrétés pour sortir les derniers djihadistes, il a " été le premier à sortir ".

Un pays qu’il a quitté deux fois

Du fond de sa prison kurde, le ressortissant belge aspire aujourd’hui à une vie normale - "retrouver la liberté, travailler, s’occuper de mes enfants, ne pas retomber dans la même erreur ". Il se demande aussi quand il pourra revenir dans son pays , dont il ignore tout du débat qui s’y étire sur le rapatriement des Belges du califat.

Et quand on lui demande pourquoi il parle de la Belgique comme " (s)on pays " alors qu’il l’a quitté deux fois, l’une pour aller vivre en Grande-Bretagne, l’autre pour s’installer dans son "paradis islamique", il a cette formule éloquente : " On ne connaît la valeur d’une chose que quand on la perd ."