L’une des milices enrôlées par l’armée turque a froidement assassiné samedi une jeune femme politique kurde et d’autres civils, sur la principale route qui relie Qamishli à Manbij dans le nord de la Syrie, annonçant les massacres qui vont être commis dans les jours qui viennent si la communauté internationale ne réagit pas.

Hevrin Khalaf, secrétaire général du parti libéral Avenir de la Syrie, se rendait avec son chauffeur vers la ville de Raqqa quand des combattants de la milice Sultan Murad ont barré la route aux voitures et tué au moins neuf civils. La femme politique et le chauffeur, extraits de leur voiture, ont été abattus.

Une vidéo antérieure aux faits

Dans une vidéo diffusée par un milicien de Sultan Murad et relayée samedi sur les réseaux sociaux, on voit un combattant poser son pied sur le corps d’une jeune femme et déclarer : « Au nom de Dieu, Dieu est Grand, 2ème légion de Sultan Murad, voici les cadavres des porcs ». Le groupe djihadiste est essentiellement turkmène et syrien. Il est formé et payé par Ankara. Il participe aux opérations.

Mais le Rojava Information Center, un collectif de journalistes travaillant dans la région autonome kurde, nous signale que cette vidéo, bien qu’authentique, ne concerne pas la femme politique assassinée samedi.

La jeune femme, née en 1984 à Derik, était ingénieure de formation et avait participé à la création du parti libéral en 2018 à Raqqa, l’ancien fief de l’Etat islamique. Le parti était multiethnique (arabe, turkmène, kurde) et prônait une « Syrie démocratique, plurielle et décentralisée ».

Dans un communiqué « à l’opinion publique », le Conseil Démocratique Syrien, la branche politique de l’alliance militaire arabo-kurde qui a défait Daech, appelle « la communauté internationale, les Nations Unies et l’Union européenne à tenir pour responsables l’Etat turc et les factions affiliées des massacres brutaux commis dans le nord et à l’Est de la Syrie ».

Ces faits ne sont pas rapportés par les médias turcs, malgré le fait qu’ils sont largement repris sur les réseaux sociaux. Le ministre turc de la Défense a déclaré vendredi que l’armée turque veillait à ne faire aucune victime civile. Selon l’AFP, le gouvernement turc réprime sans merci ceux qui émettent des critiques. Depuis mercredi, 121 personnes accusées d'avoir fait de la "propagande terroriste" contre l'opération sur les réseaux sociaux ont été arrêtées en Turquie.


"Vous nous avez vendus !", dénonce un général kurde à l’envoyé américain

Les exécutions sommaires de samedi, totalement contraires aux lois de la guerre, pourraient jouer un rôle important dans l’attitude à venir des Etats-Unis à l’égard de son allié turc au sein de l’Otan.

D’autant plus que CNN a révélé samedi le contenu d’une rencontre tendue entre le général kurde Mazloum Kobani Abdi et l’envoyé spécial en second de la Coalition internationale contre Daech, l’Américain William Roebuck. Au cours de ce tête-à-tête, qui a eu lieu jeudi, le Kurde déclare: “Vous nous abandonnez pour nous faire massacrer”.

Vous ne voulez pas protéger la population. Et en même temps, vous ne voulez pas qu’une autre force vienne et nous protège. Vous nous avez vendus », dénonce le général kurde. Il fait apparemment référence au refus des Américains de laisser monter l’armée syrienne pour protéger les Kurdes.

Un démenti de l’ « Armée nationale syrienne »

Interrogé par l'agence Reuters, un porte-parole de « l'Armée nationale syrienne », qui regroupe les milices enrôlées par la Turquie, affirme que les milices n'ont pas atteint la M4 où a eu lieu l'exécution. "Je confirme que nos forces n'ont pas atteint la M4", a dit Youssef Hammoud, mais bien une route plus proche de la frontière turque.

Les Forces démocratiques syriennes (FDS) déclarent de leur côté que ces milices ont rejoint brièvement la M4 avant d'être repoussées.

(Cette photo AFP représente l'un des groupes de miliciens accompagnant l'offensive turque, mais pas celui qui est mentionné dans l'article, ndlr).