Chef des services de renseignement des Forces de sécurité intérieur libanais, Wissam al-Hassan avait acquis la notoriété en dirigeant l’enquête sur l’attentat commis contre l’ex-Premier ministre Rafic Hariri, le 14 février 2005. Depuis la crise syrienne, ce sunnite s’employait à contrer les agissements de Damas au Liban. Avec son assassinat, le régime syrien se venge d’un de ses ennemis et marque un point lourd de conséquences sur la scène libanaise.

1Pourquoi le régime syrien apparaît-il comme le principal suspect dans l’assassinat du général Wissam al-Hassan ? Lorsque le régime Damas a pris le contrôle du Liban, qui s’est avéré total en 1991, son premier objectif fut de placer ou de promouvoir des hommes à sa botte dans l’armée et, plus encore, les services de sécurité libanais. Ce qui allait faire la force de ces services, c’était leur articulation avec plusieurs formations libanaises, en particulier le Hezbollah chiite, le parti clientéliste chiite Amal et divers petits partis, comme le Parti syrien national-social (néo-fasciste). Plus tard, ces officiers libanais, à l’image de Jamil as-Sayyed, l’ex-directeur de la sécurité générale, chargé notamment des relations avec le Hezbollah, allaient jouer un rôle important dans la dissimulation des preuves dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre Hariri en 2005. Lorsque les Syriens furent chassés du Liban, au printemps 2005, à l’issue du "Printemps de Beyrouth", ces officiers furent contraints à la démission. Certains furent même emprisonnés dans le cadre de l’attentat contre Rafic Hariri. Mais leurs réseaux n’ont pas disparu pour autant et infiltrent encore largement l’appareil d’Etat. Et ils ont gardé toute leur capacité de nuisance. C’est pourquoi, malgré le départ des Syriens, les assassinats d’intellectuels, de journalistes et d’hommes politiques libanais hostiles à Damas ont pu continuer de 2005 à 2008 sans faire l’objet de la moindre arrestation. Ces meurtres ne s’étaient achevés que lorsque Bachar al-Assad, ostracisé pour sa responsabilité présumée dans l’élimination d’Hariri, avait été réadmis dans la communauté internationale grâce à Nicolas Sarkozy, alors président français - en 2008, il fut même invité à la tribune du 14 juillet. Depuis, le leader syrien a été de nouveau mis au ban des nations pour les massacres perpétrés dans son pays par ses hommes. Il se sent dès lors libre de frapper ses ennemis en dehors de Syrie, à commencer par le Liban, où ses sicaires sont nombreux. Avec ou sans l’aide du Hezbollah, on ne voit d’ailleurs pas d’autre puissance ayant la capacité de frapper en plein cœur de Beyrouth un des plus hauts responsables de l’appareil sécuritaire libanais et l’un des mieux protégés.

2Qui était le général Wissam al-Hassan ? C’était le chef des services de renseignement des Forces de sécurité intérieures (FSI), l’équivalent de la gendarmerie, et le seul service de sécurité à échapper à la mainmise des Syriens et du Hezbollah; ses adversaires, eux, l’accusent d’avoir partie liée avec l’opposition libanaise, en particulier la famille Hariri dont il était très proche. A ce titre, c’est un homme-clé de toutes les enquêtes sur les assassinats de personnalités libanaises. Il avait notamment percé à jour le lien entre les services secrets syriens et le Hezbollah libanais. D’après des informations exclusives obtenues il y a plusieurs mois par "Libération" au sommet de l’appareil sécuritaire libanais, c’est lui qui, en février 2005, une semaine environ après l’assassinat de Rafic Hariri, s’était rendu chez le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, dans la banlieue de Beyrouth, pour l’informer que ses hommes avaient découvert l’implication de son parti dans cet attentat, qui a coûté aussi la vie à une vingtaine de personnes. Feignant l’ignorance, le leader islamiste lui avait répondu qu’il allait se renseigner mais ne l’avait pas recontacté. Cette information allait être corroborée des années plus tard dans l’acte d’accusation de la commission d’enquête des Nations unies qui a conclu aussi à la responsabilité du parti de Dieu dans cet attentat. Plus tard, selon la même source, c’est encore lui qui avait établi la responsabilité du même commando du Hezbollah dans l’assassinat de trois autres personnalités libanaises, dont l’ancien ministre Marwan Hamadé, l’ex-chef du parti communiste libanais George Hawi, et le député et directeur du quotidien libanais an-Nahar, Gibran Tueni.

3Quelle raison avait Damas à présent de tuer Wissam al-Hassan ? Le 9 août, Wissam al-Hassan avait réussi un dernier beau coup : l’arrestation à Beyrouth de l’ex-ministre et député libanais Michel Smaha, l’un des hommes-liges de Bachar al-Assad, dont il avait organisé les visites à Paris. L’homme, qui fut aussi très proche des services de renseignement français, avait rapporté dans sa voiture des bombes sophistiquées destinées à une campagne d’attentats au Liban. A cette occasion, Wissam al-Hassan avait défié le chef des moukhabarat (services secrets) syriens, le terrible général Ali Mamlouk, en étant à l’origine du mandat d’arrêt délivré contre lui par la justice libanaise dans le cadre de l’enquête contre Samaha, qui a reconnu avoir transporté des explosifs à l’instigation de l’officier syrien.

4Cet assassinat annonce-t-il une tentative de déstabilisation du Liban ? Pour le leader druze Walide Joumblatt, fin connaisseur du régime syrien qui, sous Hafez al-Assad, a tué son père, "ce n’est qu’un début" et "un cycle violent s’annonce". On retrouve d’ailleurs la politique employée par le régime baasiste chaque fois qu’il se trouve en difficulté et qui consiste à exporter hors ses frontières ses problèmes intérieurs. En fait, les aveux de Michel Samaha en disaient déjà long sur les intentions de Damas. Ainsi, les explosifs étaient notamment destinés à tuer le patriarche maronite libanais Bichara Raï. Celui-ci s’avérant, pour des raisons inconnues mais qui ne manquent pas de susciter des rumeurs, l’un des défenseurs les plus acharnés du régime de Damas, l’attentat aurait été immanquablement attribué par les Libanais mais aussi les opinions publiques occidentales à des groupes islamistes. Parallèlement, d’autres attentats devaient viser des personnalités sunnites dans le Akkar (nord du pays) ainsi que le grand mufti du Liban afin d’attiser la haine interconfessionnelle et de provoquer un début de déstabilisation. L’opération n’a pas abouti, Michel Samaha ayant été victime de l’agent double Milad Kfoury. Parmi d’autres personnalités suspectées de complicité avec l’ancien ministre, on relève le nom du général Jamil as-Sayyed, tout aussi lié à Damas. Ce succès, Wissam al-Hassan l’a payé très cher de sa vie. Même malmené sur le front intérieur, le régime syrien a encore les moyens de faire assassiner ses meilleurs opposants à l’extérieur.Jean-Pierre Perrin ©Libération