À Ervy-le-Châtel, "petite cité de caractère" de Champagne-Ardenne, le maire essaie de maintenir et attirer commerces et artisans.

Pierre Monnet, assis derrière le bureau de son atelier, entouré de ses toiles, s’en amuse encore. "Un jour, des visiteurs, passant le pas de ma porte, se sont exclamés : on ne savait pas que Monet avait un atelier à Ervy-le-Châtel !" Ils ne sont pas les seuls à l’avoir pris pour Claude - "ah ! la culture se perd". Il rosit un peu, aussi, en racontant la boutade d’un amateur de ses œuvres : "Vous avez rajouté un "n" à votre nom pour vous différencier ?". Nous ne sommes pas à Giverny, mais dans le Val d’Armance - "ma maîtresse" -, la rivière dans laquelle l’artiste peintre, 82 ans, puise toujours son inspiration. ‘L’eau qui passe ici passe à Paris."

© Sabine Verhest

Cette ancienne place forte de l’Aube, aux confins de la Champagne-Ardenne, se trouve bien éloignée de la Ville Lumière cependant. Comme la plupart des communes rurales, Ervy-le-Châtel, 1 250 habitants, a ses vitrines abandonnées, ses bâtisses délaissées, ni vendues, ni louées ni rénovées. Mais elle est aussi pleine de charme médiéval, posée sur sa colline, et, surtout, bien plus vivante que beaucoup de villages de cette France qualifiée, non sans une pointe de condescendance, de "profonde".

"La pharmacie à vos côtés"

Quand le pharmacien a entrepris de céder sa clientèle à son collègue du village voisin, à une dizaine de kilomètres, les habitants en ont été tout retournés. Beaucoup, âgés, ne se déplacent pas si facilement. Collée - il y a longtemps sans doute - sur sa vitrine défraîchie, une affiche pose cette question, avec le recul très pertinente : "Et si demain, tout cela disparaissait ?". "Proximité et disponibilité", "confiance et compétences", "tout au long de votre vie votre pharmacien vous accompagne", lit-on encore, au-dessus du slogan "plus que jamais, la pharmacie à vos côtés".

Aussi, lorsqu’elle a appris la nouvelle, la mairie a-t-elle remué ciel et terre pour ne pas priver ses administrés de cet indispensable service. "Nous avons alerté la population sur ce projet qui, pour nous, est presque mortifère", raconte le maire d’Ervy Roger Bataille, élu Les Républicains. "C’est une activité essentielle pour la vie d’un petit bourg. Près de 400 personnes se sont présentées à une séance d’information et plus de 800 ont signé une pétition pour s’opposer à la fermeture de la pharmacie, la mobilisation a été forte." C’est qu’"on ne s’y attendait pas", à ce départ. Enfin pas comme ça, relate Pierre Monnet. "Le pharmacien a voulu embêter le maire, mais c’est ridicule. C’est la population qui est touchée. Le village s’est ‘révolutionné’!" Le conseil municipal a pris l’initiative d’acheter un bâtiment dans le cœur de bourg, afin de le rénover et d’attirer un nouveau pharmacien. "Nous avons eu la chance d’en trouver un très intéressé", assure le maire. En attendant, pris dans la tempête, le pharmacien historique n’a pas encore baissé le rideau. "Je ne suis pas fermé, si vous avez besoin de médicaments, vous n’avez qu’à venir", répond-il, bougon, au téléphone.

"Il fallait absolument que nous réussissions à ce qu’une nouvelle pharmacie voie le jour", explique Roger Bataille. "Parce qu’une pharmacie qui n’existe plus, cela signifie des difficultés pour accéder aux soins pour beaucoup de personnes, en particulier les plus âgées. Cela signifie aussi des professionnels de santé qui n’ont pas forcément envie de venir chez nous. Trouver des généralistes pour s’installer en commune rurale est extrêmement difficile." Si un docteur consulte déjà à Ervy, Roger Bataille essaie d’en attirer un second, par crainte d’être touché lui aussi par la désertification médicale. Il y a quatorze mois, il a confié une mission de recrutement à un cabinet spécialisé qui piste les généralistes jusqu’en Roumanie - sans résultat probant pour le moment. Un village voisin, Chaource, a fait venir un Italien.

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"Il ne reste plus rien !"

"Il faut que nous ayons un accès aux soins de base facile, des équipements scolaires et des commerces : c’est le triptyque indispensable pour attirer des familles." Si l’on pouvait y ajouter des activités culturelles, sportives et festives, le tableau serait complet. Maintenir la dynamique relève du combat quotidien pour Roger Bataille. Mais, comme dans beaucoup de villages, il existe des inimitiés, des freins, des rivalités. "J’en connais qui ne passent pas sur le trottoir de tel commerce parce que le patron vote à gauche ! Mais avec des clans, on ne peut rien faire avancer", témoigne un habitant qui glissera dans l’urne un bulletin en faveur du candidat à la présidentielle qui entend précisément dépasser les clivages, Emmanuel Macron.

Derrière le zinc du "Franco Belge", l’imposant Jean-François Bourgoin, la barbe longue et les cheveux coiffés en arrière, le dit très franchement, "le maire, ce n’est pas mon copain". Il a repris le bar qu’avaient tenu sa grand-mère puis sa mère sur le boulevard des Grands Fossés. Tenancier de café, "ce n’était pas mon métier, mais je ne voulais pas que ma mère meure en ayant vu le “Franco Belge” disparaître". Il sert les clients venus prendre un petit verre de grand matin, enregistre les bulletins de loterie, raconte avec passion l’histoire de sa famille d’ascendance belge et polonaise, montre quelques photos anciennes sur son téléphone portable. "C’était extrêmement vivant ici, dans les années 70. Il ne reste plus rien !", soupire-t-il. "Presque toute la vie d’Ervy est dans cette seule rue."

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Installée depuis une dizaine d’années dans la commune, où elle et son mari ont ouvert des chambres d’hôtes en contrebas de l’église Saint-Pierre-ès-Liens, Isabelle Dickie Pont a pourtant bel et bien constaté l’évolution et la mise en valeur du bourg qui attire même des Américains et des Néo-Zélandais. "Les habitants ne voient pas toujours à quel point c’est beau. Certains ne sont jamais contents."

Ici, contrairement à ce qui se passe souvent ailleurs, des commerces se maintiennent, certains ouvrent encore. On peut se rendre au bureau de tabac, faire ses courses au petit supermarché, acheter son pain, boire un verre, et même deux, commander une pizza, se procurer de l’électroménager, discuter avec son banquier, s’offrir des fleurs, se faire coiffer, consulter un médecin. "Il manque peut-être un très bon restaurant et un opticien", pense Pierre Monnet.

Si Ervy-le-Châtel s’en sort plutôt bien, par rapport à d’autres communes rurales, c’est aussi parce que son isolement, qui pose un vrai défi de communication, constitue paradoxalement un atout. "Nous sommes à 30 km de Troyes et 40 km d’Auxerre, assez loin des grands centres commerciaux pour que des gens qui habitent ici aient besoin de commerces, d’écoles et d’activités à proximité", analyse Roger Bataille.

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Les sirènes du FN

Il n’en reste pas moins que la désertification, en France, est une réalité en dépit des efforts des communes rurales pour rester - ou devenir - attractives. Les programmes des présidentiables ne font pas l’impasse sur le monde rural ni sur la nécessité de sortir du déséquilibre territorial, reconnaissent les élus locaux, mais les habitants des campagnes ont souvent l’impression que l’intérêt des candidats ne dépasse pas le périphérique de Paris et autres métropoles.

"On parle de ruralité dans les discours politiques, mais il ne se passe pas grand-chose pour aider les petites communes rurales. On est dans un schéma de développement des grandes villes", soupire le maire d’Ervy. Lui, revendique son soutien à François Fillon, dont il a parrainé la candidature, séduit par ses idées pour relancer la France. Mais il constate aussi que "le robespierrisme est de retour et qu’il est extrêmement difficile de mettre en œuvre un programme. L’autorité de l’État est contestée à tout moment".

L’heure est à la contestation, le maire le voit aussi dans les urnes avec les excellents résultats du Front national, qui a séduit les agriculteurs de la région notamment. Le parti de Marine Le Pen avait réussi à convaincre 40 % des électeurs aux dernières régionales. "Les gens sont prêts à renverser la table !", rapporte Roger Bataille. "C’est un vote protestataire", résume le peintre Monnet (avec deux "n"), "chiraquien à fond" et un peu déboussolé par la tournure de la campagne électorale. "Parce que ce ne sont pas les étrangers qui gênent à Ervy…"

Un retour à la campagne, mais pas sans connexions

© Sabine Verhest

Pour que les candidats s’intéressent un peu plus à cette France profonde, l’Association des maires ruraux a jugé indispensable, cette fois, d’adresser ses revendications aux différents candidats. "Près de 21 millions de Français vivent à la campagne et veulent pouvoir se déplacer, travailler, se soigner, se connecter au très haut débit, avoir des écoles pour leurs enfants", énumère le président de l’association Vanik Berberian, dans "Le Courrier des maires". D’autant que plusieurs études démontrent un regain de vitalité démographique des zones rurales, en particulier sur les très agréables façade atlantique et pourtour méditerranéen, ces dernières années. Une tendance qui voit les Français s’éloigner toujours plus des centres-villes, pour gagner en espace et en qualité de vie.

Une meilleure qualité de vie, c’est précisément sur elle que mise Roger Bataille pour attirer du sang neuf à Ervy-le-Châtel. "Je crois beaucoup à la possibilité de faire venir des gens lassés des centres urbains et des zones pavillonnaires périurbaines. Je crois au tiers lieu et au télétravail, mais pour cela il faut développer les communications numériques, c’est essentiel pour nous."