Un Arménien de Turquie s’est mis en tête de restaurer le monastère de Saint-Pierre. Reportage Jérôme Bastion Envoyé spécial à Batman (Turquie)

Autant vous le dire tout de suite : je ne parlerai pas de ce qui s’est passé ici à l’époque" , prévient Aziz, une petite sacoche dans une main et son téléphone portable dans l’autre, le plus souvent collé à son oreille. "Le génocide, c’est une chose, la restauration du monastère Saint-Pierre, c’en est une autre."

Sur le chemin cahotant qui serpente à flanc de montagne vers le site qui retient toute son attention, le petit homme sec veut regarder vers l’avenir. "Il faut construire une route qui permettra d’arriver jusqu’au monastère, pour faire venir des touristes qui ramèneront la vie à ce lieu une fois qu’il sera remis en état" , s’enflamme-t-il.

"Se convertir à l’islam, ou partir"

Pour lui et sa famille, la vie ici s’est arrêtée un beau jour de 1955, raconte-t-il, quand le commandant de la garnison leur a intimé de choisir entre "se convertir à l’islam ou partir". "On a tout laissé, et on est allé s’installer à Istanbul", résume-t-il sans sentimentalisme.

Première surprise : il y avait donc encore des Arméniens dans ces montagnes abruptes jusqu’au milieu du siècle, bien après les déportations et les massacres de 1915 ! Seconde surprise : il y a toujours, cent ans plus tard, quelques familles qui s’accrochent à leur terre : " Une trentaine de familles chrétiennes vivent autour de mon ancien village, et entre 300 et 400 autres sont converties. Mais elles ne parleront pas" , précise-t-il.

Son village, qu’il montre de l’autre côté de la rivière Sason, dans le massif du mont Mereto (Maratuk pour les Arméniens), il y retourne tous les mois de juillet - quand la neige a fondu - pour une fête célébrée " pendant trois jours et trois nuits" avec des musulmans, sur le site d’un autre ancien monastère.

Une association d’Arméniens

"Là-bas aussi, il faudrait une route pour qu’il y ait plus de visiteurs" , explique Aziz Dagci, dont l’occupation principale est désormais la remise en état et en valeur du patrimoine architectural arménien de la région. Pour cela, il a créé en 2009 l’Association des Arméniens de Sason et du Sud-Est, "la première association d’Arméniens du pays depuis 1915", ne manque-t-il pas de souligner. Il veut préserver des monastères élevés au Xe ou XIe siècle par le célèbre roi David, dont il affirme fièrement être le descendant "en ligne directe".

Dans sa sacoche noire, toute une série de documents officiels qu’il ne manque jamais de présenter à ses interlocuteurs, c’est-à-dire tous ceux qui l’abordent ou qu’il va convaincre du bien-fondé de son projet.

"Ce sont les décisions du Parlement qui confère au monastère Saint-Pierre le statut de bâtiment protégé, avec les documents du cadastre visés par l’administration provinciale" , détaille-t-il, et qui lui servent de laissez-passer dans cette région toujours étroitement contrôlée par des militaires et les milices pro-gouvernementales des gardiens de village (contre la rébellion kurde).

D’ailleurs, à peine arrivé sur les ruines du monastère, après une heure d’ascension, un militaire vient lui demander de montrer patte blanche. C’est la première fois qu’Aziz visite le site, dont il connaissait peu ou prou l’état de délabrement pour se l’être fait raconter. Mais il est furieux : "Toutes les tombes ont été profanées ! Est-ce que ces sépultures, si elles n’étaient pas arméniennes, auraient ainsi été ouvertes ? Qu’est-ce qu’il pouvait y avoir là-dedans ? Rien, bien sûr !"

Dans le corps du bâtiment principal, encore debout mais ouvert à tous vents, des traces du séjour d’animaux. "C’est un lieu de culte, qui doit être respecté comme n’importe quel lieu de culte , dit-il. Mais regardez : c’est devenu une étable, pleine de déjections, il est clair que du bétail y est gardé. Je vais demander au gouverneur de Batman et au ministère de la Culture de placer le monastère sous protection" , promet-il.

Des villageois intrigués

Des villageois alentour, intrigués, s’approchent pour savoir de quoi il retourne, dans cet endroit peu habitué à recevoir des visites. Aziz cherche le maire du village le plus proche, Turnali : Ekrem Sönmez se présente et les deux hommes se penchent sur le ravin pour estimer le tracé de la future route, "d’environ 1,5 km et creusable en une quinzaine de jours" , selon lui.

"La rumeur de cette possible restauration est parvenue jusqu’à nous" , raconte le maire, apparemment peu convaincu, mais on n’en sait pas plus.

Aziz, lui, n’en démord pas : "Avec l’aide du gouvernement et de l’Unesco, on ira jusqu’au bout et on fera venir des touristes de toute la Turquie, et même du monde entier !"