Grèce Reportage à Athènes

Shehzad Luqman avait 27 ans. Son destin s’est brutalement brisé mercredi alors qu’il se rendait au travail, à vélo, dans une pâtisserie d’Athènes : le jeune Pakistanais n’a pas survécu aux coups de poignards de ses deux agresseurs. Chez l’un deux, un pompier grec de 29 ans, la police a retrouvé des dizaines de tracts d’Aube dorée.

"On ne trouve pas un parti plus néonazi en Europe , explique Gerassimos Moschonas, professeur a l’Université Panteion à Athènes. C’est un mouvement à l’esprit militaire, une sorte de milice très virile au discours raciste revendiqué. Il faut voir le physique de ses députés, leur look de paramilitaires. Quand le leader entre, les gens se mettent debout. Le reste de l’extrême droite en Europe est beaucoup plus fin."

Le meurtre de Shehzad Luqman a en tout cas choqué en Grèce, où une importante manifestation antiraciste s’est déroulée samedi. Depuis plusieurs semaines, des milices organisées par Aube dorée sèment la terreur dans plusieurs quartiers immigrés d’Athènes. Les cas de ratonnades sont fréquents. "Nous pourrions répondre à un tel meurtre par la violence , explique Javier Aslam, le président de la communauté pakistanaise, en tête de cortège avec les jeunes frères de Shehzad. Mais nous resterons pacifiques car nous sommes de simples travailleurs et nous ne ferons pas ce que les fascistes font" , poursuit-il. "Les autorités grecques doivent veiller à ce que ce genre d’actes ne se reproduise plus jamais. Nous ne nous sentons plus en sécurité en Grèce."

Or, de nombreux policiers grecs auraient adhéré aux idées du parti extrémiste. "On a constaté que la majorité des policiers avait voté pour Aube dorée , affirme Gerassimos Moschonas. Aube dorée fait la tâche de la police dans certains quartiers. Il y a des affinités claires. Et le nombre d’actes violents de la police contre les immigrés a très fortement augmenté depuis qu’Aube dorée a le vent en poupe. C’est très préoccupant."

Au milieu de la foule, Isabelle Durant (Ecolo), vice-présidente du Parlement européen, discute avec les membres du parti vert grec qui l’ont invitée. "C’est un phénomène très inquiétant , pense-t-elle. L’injustice, la dureté des coupes dans les salaires, etc., est de nature à créer une déstabilisation politique extrêmement grave. L’Union ne mesure pas à quel point il faut aussi se préoccuper de l’évolution démocratique de la Grèce. On doit en faire une vraie question politique, comme avec Viktor Orban en Hongrie."

"Les gens sont effrayés"

Arrivée au Parlement en juin dernier, Aube dorée serait devenue, selon les derniers sondages, le troisième parti du pays avec 13 % des intentions de votes. "Je déteste l’idée d’un monde où l’on tue son voisin pour le simple fait qu’il est différent , s’insurge Elpiba, venue manifester avec ses enfants, dont sa fille de 5 mois. La violence vient aussi des politiques drastiques de l’Europe et de la troïka. Quand les gens n’ont plus de sécurité sociale, ils sont effrayés et cherchent des coupables faciles. Cela arrange aussi le gouvernement que certains mettent toute la faute de la crise sur les immigrés."

Le taux de chômage atteint des records, ce qui crée encore plus de tensions dans la population. "Les immigrés qui venaient ici pour travailler, comme les Polonais ou les Bulgares, sont quasiment tous partis. Il n’y a plus de travail , explique Giorgios Varkas, badge antifasciste sur la manche. Ceux qui restent n’ont rien à perdre et vivent comme ils le peuvent, de combines." Le jeune homme, mi-catalan mi-grec, s’inquiète de "la montée des fascismes, surtout dans l’Europe du Sud" . Poing gauche levé, les milliers de participants crient : "Les fascistes ne passeront pas." Avant d’entamer une minute de silence en la mémoire de Shehzad Luqman. "On ne t’oubliera pas" , lance, très ému, Javier Aslam.