Analyse

La remarque, qui serait parfaitement anodine partout ailleurs, en dit plus que tous les discours sur le changement qu’on croit déceler depuis quelques mois en Birmanie. En saluant les journalistes après avoir rencontré des émissaires américains dans un grand hôtel de Rangoon, mercredi, Aung San Suu Kyi s’est bornée à leur demander : "Suis-je belle quand je souris ?"

Il est vrai que "sourire", la figure de proue de l’opposition birmane, prix Nobel de la paix en 1991, n’en a plus souvent eu l’occasion. Rappelons qu’en août, elle avait écopé de dix-huit mois supplémentaires d’assignation à résidence, après avoir passé déjà quatorze des vingt dernières années en résidence surveillée ou en prison.

Les choses avaient commencé à changer peu après cette condamnation, quand un proche du président Obama, le sénateur démocrate de Virginie Jim Webb, s’était rendu en Birmanie pour obtenir la libération de son compatriote John Yettaw, un illuminé dont la rocambolesque intrusion dans la résidence de Mme Suu Kyi avait servi de prétexte à la traduction de la dissidente en justice. L’illustre visiteur avait pu repartir avec Yettaw, tandis qu’Aung San Suu Kyi restait, elle, privée de liberté. Mais il s’était entretenu avec le chef de la junte au pouvoir, le généralissime Than Shwe, et cette mission humanitaire devait marquer un tournant dans la politique birmane de Washington.

En faisant campagne pour la Maison-Blanche, Barack Obama avait promis de nouer le dialogue avec les ennemis de l’Amérique. La Birmanie lui a fourni un banc d’essai manifestement plus concluant que l’Iran ou la Corée du Nord. Depuis le voyage du sénateur Webb, les signes de détente se sont multipliés entre les Etats-Unis et un pays que ceux-ci considéraient jusque-là comme un des plus infréquentables qu’on prenne pour critère la violation des droits de l’homme, le travail forcé, la répression des minorités ou le trafic de drogue.

La Birmanie délégua ainsi son Premier ministre, le général Thein Sein, à l’Assemblée générale des Nations unies à New York en septembre (un niveau de représentation sans précédent depuis une quinzaine d’années), tandis que son ministre des Affaires étrangères, le général Nyan Win, se rendait discrètement à Washington : officiellement pour évaluer les travaux de restauration de l’ambassade de Birmanie, mais aussi pour des contacts politiques et un peu de tourisme, au Lincoln Memorial et au musée de l’Air et de l’Espace. C’était la première fois en neuf ans que le chef de la diplomatie birmane était autorisé à séjourner dans la capitale américaine.

La visite en Birmanie, mercredi, du secrétaire d’Etat adjoint pour l’Asie orientale et le Pacifique, Kurt Campbell, et de son assistant, Scott Marciel, a constitué une nouvelle étape dans ce processus de rapprochement. Ces deux émissaires passent pour être les plus hauts représentants d’une administration américaine à se rendre en Birmanie depuis le voyage de Madeleine Albright en 1995, quand celle-ci était ambassadeur auprès des Nations unies sous Bill Clinton. Après une rencontre avec Thein Sein dans la nouvelle capitale administrative du pays, Naypyidaw, ils se sont rendus à Rangoon où ils ont eu deux heures d’entretien avec Aung San Suu Kyi.

Pour l’opposante, qui a pu quitter pour l’occasion sa résidence et rallier, non loin de là, le luxueux hôtel Inya Lake, c’était un rare moment de liberté. Rien n’a filtré sur le contenu de la conversation, mais, au moment de quitter la Birmanie, à l’aéroport, M. Campbell a réaffirmé la volonté de son pays d’améliorer les relations bilatérales en soulignant que cet engagement devait, toutefois, être fondé sur "des efforts réciproques et concrets du gouvernement birman". Il reste du chemin, ainsi que le suggère l’arrestation, selon certaines sources, d’une cinquantaine d’opposants durant le seul mois d’octobre.

On sait que Mme Suu Kyi s’est ralliée à la nouvelle approche américaine qui ne considère plus désormais les sanctions comme la seule option sur la table. Un rapport du Service de recherche du Congrès du 4 octobre 2007 avait d’ores et déjà conclu en l’inefficacité de celles-ci, pour plusieurs raisons.

D’abord, parce que le front des sanctions n’est pas uni : l’Europe est moins radicale que les Etats-Unis et les sanctions américaines elles-mêmes n’englobent pas la participation de multinationales comme Chevron dans le consortium emmené par Total pour l’exploitation du gaz à Yadana, lequel rapporte au minimum à la junte un demi-milliard de dollars par an.

Ensuite, parce que, malgré les sanctions, la Birmanie des généraux parvient encore à exporter pour des millions de dollars de ressources naturelles : le gaz surtout, mais aussi le bois, le nickel, les pierres précieuses, les produits de la mer et l’héroïne, dont le pays est le deuxième producteur mondial après l’Afghanistan. L’implication directe de la junte dans le trafic de drogue n’est pas démontrée, mais les trafiquants sont encouragés à investir leurs revenus dans des entreprises tout à fait respectables sur lesquelles l’Etat prélève des taxes et dans lesquelles des militaires sont parfois actionnaires

Enfin, parce que la Birmanie a pu contourner le boycott occidental en soignant ses relations avec des partenaires moins regardants : ses voisins du Sud-Est asiatique, Thaïlande en tête, mais surtout les deux géants du continent, la Chine et l’Inde. La Chine, en particulier, est un soutien essentiel du régime avec une aide économique et militaire qui se chiffre en milliards de dollars. L’annonce de la construction d’un oléoduc entre l’océan Indien et la province de Yunnan souligne l’étendue de la pénétration économique chinoise dans un pays devenu un véritable satellite, ce qu’illustre l’installation en Birmanie de plusieurs millions de colons chinois.

C’est par conséquent aussi dans le contexte de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis que s’inscrivent les efforts diplomatiques américains en Birmanie.