La ferveur nationale néerlandaise donnera sa pleine mesure, le 27 avril prochain, à travers tout le pays, à l’occasion du Koningsdag. Le “Jour du roi” donne en effet lieu à une gigantesque célébration populaire à côté de laquelle notre 21 juillet fait figure de modeste fête de patronage. Le dress code: une tenue "oranje" (extravagance encouragée), la couleur de la famille royale, en référence à Guillaume d’Orange-Nassau, qui mena la révolte contre l’occupant espagnol au XVIe siècle.

"Les Néerlandais sont beaucoup plus fiers de leur identité que les Belges”, commente Anna de Vries, une Frisonne expatriée en Belgique depuis une dizaine d’années. “Il y a effectivement aux Pays-Bas un sentiment national très fort”, enchérit Léonie Cornips, professeure de linguistique à l’Université de Maastricht. “Il s’exprime surtout dans certains contextes : la Fête du roi, les matches de l’équipe nationale, les courses de patinage de vitesse... Mais au quotidien, les gens ne se baladent pas en criant : ‘Je suis fier d’être Néerlandais’”, tempère-t-elle.

Ceux qui savent mieux

“A l’instar des Américains, les Néerlandais ont un peu le sentiment d’être un peuple élu. Peut-être est-ce lié à l’influence du protestantisme”, observe le Belge Peter Vandermeersch, rédacteur en chef du quotidien néerlandais “NRC Handelsblad”. “Ils ont l’impression qu’ils doivent donner l’exemple, parce que le monde entier les regarde : en matière de droits de l’homme, sur les questions éthiques… C’est ancré dans l’éducation, à l’école, et même dans certains médias, qu’être Néerlandais est un privilège”

Cette mentalité de "beterweter" (''arrogant", mais littéralement : "ceux qui savent mieux") qu’entretiennent les Néerlandais peut crisper leurs voisins. Ceux du sud, en particulier. "Quand je suis arrivée en Belgique, j’ai été très surprise de constater combien les Flamands détesent les Néerlandais", se rémémore Anna de Vries. J’ai passé des soirées pénibles. Jusqu’à ce que les gens finissent pas me dire : “Ah, tu es sympa, au fond”.

La légitime fierté des Néerlandais tient aussi aux combats (perpétuels) gagnés depuis des siècles contre les flots, pour préserver et agrandir leur territoire. “La maison où j’ai grandi se trouve à 1,5 m sous le niveau de la mer. Les Néerlandais estiment qu’ils sont quand même super-forts d’avoir construit ces digues”, ironise Anna de Vries. Avant d’ajouter en boutade : “Enfin, mes parents m’ont quand même envoyé en Belgique, au cas où le pays serait inondé” - le souvenir de la grande inondation de 1953 reste tenace. “Le fait d'avoir gagné du terrain sur la mer influence effectivement l’image que les Néerlandais ont d’eux-mêmes. Mais cette histoire mythique est surtout entretenue dans certaines parties du pays, pas en Limbourg, ni dans l’est”, précise Léonie Cornips.

“C’est aussi un pays très bien organisé”, relève Peter Vandermeersch, ce dont témoignent, entre autres, les politiques d’aménagement du territoire et de mobilité. Un pays dont les citoyens considèrent qu’ils sont copropriétaires et donc coresponsables. “En Belgique, on se préoccupe de notre richesse personnelle, d’avoir une belle maison. Mais quand on voit nos autoroutes, les trottoirs, les tunnels à Bruxelles…”, soupire l’Amstellodamois d’adoption. “Aux Pays-Bas, richesse personnelle et richesse de la communauté vont de pair. Être membre d’une communauté, et y prendre ses responsabilités, est important. Être un habitant des Pays-Bas, ça veut dire quelque chose.” De moins en moins, pourtant, pour les immigrés Marocains et Turcs et leurs descendants. Selon un rapport du Sociaal et Cultureel Planbureau, environ 40% d’entre eux disent ne plus se sentir néerlandais.

Libéraux, mais jaloux de leurs joyaux économiques

Il est piquant de constater que les Néerlandais, grands partisans du libéralisme, peuvent se montrer jaloux des joyaux de la couronne économique. “Ils se considèrent comme une nation de marchands depuis le XVIIe siècle et la Compagnie orientales des Indes (la première multinationale de l’Histoire, NdlR), des gens qui vont partout dans le monde pour vendre et acheter, mais sont assez protectionnistes quand il s’agit de leurs banques et de leur économie. L'illustration la plus récente en a été donnée lorsque la Poste belge a voulu acheter la Poste néerlandaise. De nombreuses voix se sont élevées pour dire que cela ne pouvait pas se produire, parce que c’est “notre” Poste. Ça a été pareil quand Heinz-Kraft a voulu acheter Unilever”, rappelle Peter Vandermeersch. “Il faut dire qu’ils ont été échaudés par les dernières expériences avec Fortis, par exemple”, reconnaît le Belge. "Par contre, pour le secteur de la presse, que se partagent désormais les groupes belges de Persgroep et Mediahuis, là, il n’y a pas eu de débat”, s’étonne le hoofredacteur du “NRC”.

Ce qui a le plus frappé Peter Vandermeersch, quand il s’est installé aux Pays-Bas en 2010, c’est l’importance de la notion de souveraineté : "On l’a constaté ces dernières années lors des débats sur l’Europe, sur l’euro, le référendum sur l’Ukraine. L’idée est : ‘Nous avons un Parlement, que nous avons élu et que nous devons pouvoir contrôler’. Les pouvoirs nationaux sont importants. Chaque fois qu’une partie de ces pouvoirs est déléguée à Bruxelles ou ailleurs, cela suscite de grands débats”.

Pays jacobin, fortes identités régionales

“C’est un pays jacobin en termes de gouvernance, il a toujours été centralisateur. Si vous allez en Frise ou en Flandre zélandaise, c’est la même politique partout”, précise un haut diplomate belge. “Cela donne une perception d’homogénéité, mais c’est évidemment beaucoup plus complexe que cela”.

Le pouvoir politique et économique est concentré dans le Randstad, cette conurbation qui abrite les deux capitales, Amsterdam et La Haye, Rotterdam la portuaire et Utrecht l’universitaire. “Mais les identités régionales sont très affirmées dans les provinces périphériques : la Frise, Drenthe, Groeningen, le Limbourg”, souligne Léonie Cornips. “Au Limbourg, l’identité est d’une certaine manière toujours en opposition avec la Hollande, jugée responsable de tout ce qui ne va pas. C’est la dernière province à avoir intégré le royaume des Pays-Bas, en 1839. Comme cela n’avait jamais été un territoire unifié, les gens ont d’abord dû devenir Limbourgeois. Ils ont cherché et trouvé toutes sortes de points communs qui les différencient des Hollandais : célébrer le carnaval, les (six) dialectes”, que 75 % des Limbourgeois utilisent au quotidien, à Maastricht, Heerlen, Kerkrade ou à Sittard.

Tout au nord du pays, “où il y a plus de vaches que d’habitants”, plaisante Anna de Vries, les Frisons cultivent, eux aussi, leur particularité. “Jusqu’à l’âge de 18 ans, je parlais plus le frison (enseigné à l’école) que le néerlandais”, précise-t-elle. “Les Hollandais sont perçus comme arrogants, mais les Frisons sont plus terre à terre.”

Des pas timides ont été effectués, en matière de décentralisation, notamment dans le domaine des soins de santé. “Mais c’est très compliqué. Parce qu’un Frison ne peut pas avoir plus d’avantage qu’un Hollandais. L’idée d’égalité entre tous les citoyens est très importante”, insiste Peter Vandermeersch. “D’ailleurs, pour les législatives, il n’y a qu’une circonscription nationale. Tout le monde doit pouvoir voter partout pour n’importe quel candidat.”

Crise de confiance et d’identité

Si fiers de leur identité, les Néerlandais n’en traversent pas moins une période de doute, dont l’actuelle campagne électorale est l’illustration la plus patente. “Elle tourne autour de trois thèmes : identité, identité et identité”, constate Peter Vandermeersch, presque tous les partis s’étant inscrits dans l’agenda du leader populiste et xénophobe du PVV, Geert Wilders.
“Les Néerlandais sont en proie à une crise de confiance”, confirme James Kennedy, doyen de la faculté de Sciences humaines de l’Université d’Utrecht. “Ils pourraient pourtant être considérés comme un modèle pour beaucoup d’autres pays. Les conditions de vies sont bonnes, la solidarité est importante, c’est un pays d’innovation. Mais la perception de “l’islamisation” de la société (le mantra de Wilders, NdlR), la crise économique, de l’Union européenne et de l’euro, la montée en puissance des pays émergents donnent aux Néerlandais l’impression qu’ils pourraient perdre prise sur leur destinée.”

Pragmatiques, envers et contre tout

Il est néanmoins une autre caractéristique de nos voisins du Nord qui, tout au long de leur histoire, leur a permis de maintenir le bon fonctionnement du pays. “Nous restons avant tout des pragmatiques”, souligne Jaco Dagevos, spécialiste des questions d’intégration au Sociaal en cultureel Planbureau, un organisme dépendant du ministère de l’Intérieur, installé à La Haye. “Travailler ensemble fait partie de notre ADN. Nous avons été élevés en apprenant à prendre en compte les intérêts et positions des autres parties. Prenons l’exemple de l’accueil des réfugiés : on peut ne pas être ravi de l’arrivée de migrants, mais nous savons qu’il faut gérer la situation. On peut avoir de longs et vifs débats idéologiques mais, au final, il faut quand même parvenir à un accord, pour régler les problèmes pratiques.”