Des familles déambulent sur l’avenue Habib Bourguiba, artère principale de Tunis et haut lieu de la révolution. Certaines font la queue pour acheter une glace en cette soirée de ramadan. D’autres sirotent des limonades fraîches alors que la température peine à descendre malgré la nuit tombée.

En ce mois saint, les terrasses des cafés sont pliées la journée. Bien qu’aucune loi ne les empêche d’ouvrir en cette période, de nombreux restaurateurs ont baissé le rideau. Derrière la lourde porte du Café de Paris, un nuage de fumée plane dans la grande pièce au décor rudimentaire. Des hommes avalent un café "express", en pleine journée, ou viennent juste se griller une cigarette à l’abri des regards extérieurs. "Comme chaque année, les cafés et restaurants des zones touristiques peuvent rester ouverts, comme à Hammamet ou sur l’avenue Habib Bourguiba", plaide Mohamed Ali Aroui, le porte-parole du ministère de l’Intérieur.

Etat d’urgence permanent

Alors que le thermomètre flirte avec les 40° C, l’effervescence habituelle de cette avenue laisse place à une certaine torpeur. Quelques groupes de touristes, guidés, se dirigent vers la place de l’Indépendance, où trône la statue du philosophe Ibn Khaldoun. D’un côté, la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul et en face, l’ambassade de France, entourée de barbelés. Des militaires sont toujours en poste, rappelant que la Tunisie est en état d’urgence depuis le départ de Ben Ali.

Le 14 janvier 2011, des milliers de Tunisiens sont descendus dans la rue, reprenant le slogan "pain, liberté, dignité", né dans les régions déshéritées, berceaux de la contestation. Ils ont crié "dégage" à Ben Ali devant le ministère de l’Intérieur, boîte noire du régime du dictateur déchu plantée à l’entrée de l’avenue. "C’était incroyable", se souvient, le sourire aux lèvres, ce libraire aux cheveux grisonnant. "Depuis, les manifestations sont quasi quotidiennes", exagère-t-il, alors que ce jour-là des militants d’Ennahda, drapeaux égyptiens à la main, affichent leur soutien au président Mohamed Morsi, destitué le 3 juillet.

La veille, c’étaient les jeunes de "Khnagtouna" (vous nous étouffez) qui faisaient une pétition, sur le terre-plein central, pour demander notamment la dissolution de l’Assemblée nationale constituante. Le soir-même, des membres de l’opposition, dopés par la situation en Egypte, se réunissaient à quelques pas, à l’hôtel Africa - où les conférences de presse, colloques et autres séminaires se multiplient - pour élaborer une feuille de route.

Multiplication des manifestations

Depuis deux ans et demi, la parole s’est libérée, les manifestations se sont multipliées. Les meetings politiques se sont succédé. Des salafistes ont improvisé des prières de rue. Des marches ont été organisées pour défendre les libertés. Et puis, fin mars 2012, après l’agression de comédiens par des salafistes, le ministère de l’Intérieur avait annoncé l’interdiction de manifestations sur cette avenue. Le 9 avril, quelques milliers de Tunisiens étaient venus défier les autorités pour "libérer ce symbole", comme le disaient certains, avant d’être violemment réprimés par les forces de l’ordre. Car depuis deux ans et demi, la réforme de la police peine à se mettre en place. La loi sur la Justice transitionnelle est toujours en discussion à l’ANC, la Constitution se fait désirer alors que la situation économique se dégrade. Les déceptions s’accumulent.

Hier, peu après l’assassinat de l’opposant Mohamed Brahmi, des manifestants sont venus manifester devant le ministère de l’Intérieur, sur l’avenue Bourguiba. Le 6 février déjà, peu après l’assassinat d’un autre opposant, Chokri Belaïd, ils étaient venus crier "dégage" devant le même ministère. Un mois après, Adel Khadri, un vendeur ambulant de 27 ans, s’était immolé par le feu devant le Théâtre municipal. C’était la première fois que le geste de Mohamed Bouazizi, qui avait déclenché le soulèvement fin 2010, était reproduit dans le centre de Tunis.