"C e sera comme avoir une poupée dans mes bras. Je l’aimerai beaucoup, malgré le mal que m’a fait cet homme." Des mains d’enfant qui s’amusent à coiffer une poupée, le visage filmé dans l’obscurité et le prénom modifié pour préserver son anonymat : Belén témoigne sur une chaîne chilienne. Elle va être maman dans cinq mois. Elle aura douze ans. Le père de son enfant sera son beau-père, le mari de sa maman. Arrêté la semaine dernière après la plainte de la grand-mère de la fillette, l’homme de 32 ans se trouve actuellement en détention provisoire. Il aurait violé Belén pendant quatre ans.

Belén vit avec sa grand-mère dans une zone rurale près de Puerto Montt, dans le sud du Chili. Dans une interview accordée à Canal 13, elle raconte que son beau-père menaçait de "tuer sa mère et son petit frère" si elle racontait les viols. La mère de Belén affirme que la relation était consentie. "Ma mère est prête à tout pour son mari" , tranche la fillette, pour qui la question de l’avortement ne se pose pas.

Au Chili, pays conservateur qui a autorisé le divorce il y a neuf ans seulement, il est impossible d’avorter, même en cas de danger de mort pour la mère, viol ou malformation du fœtus.

De l’avant-garde au conservatisme

Le 19 septembre 1989, sous l’influence de l’Eglise catholique, la dictature de Pinochet a en effet modifié la loi qui permettait, depuis 1931, les interruptions volontaires de grossesse pour raisons médicales. Avorter est même devenu un crime constitutionnel. En 1980, les rédacteurs de la Constitution - toujours en vigueur - ont indiqué que "la loi protège la vie de l’être qui va naître" dans l’article 19.

La classe politique, de droite, semble suivre dévotement la ligne tracée par Pinochet. Le président Sebastian Piñera a salué mardi la "maturité" de Belén et la "profondeur" avec laquelle elle gère sa grossesse.

"Quelle maturité ?" , rétorque Carolina Inzunza. Cette psychologue clinicienne, spécialisée dans les abus sexuels sur les mineurs, assure qu’il est "impossible que Belén évalue de manière consciente et rationnelle sa grossesse au vu des viols subis et de son jeune âge" . Mais pour Issa Kort, député d’un parti de la droite conservatrice UDI, "quand une femme a ses règles, c’est parce que son corps est prêt à être mère" . Le député concède que, dans le cas de Belén, "les conditions ne sont pas idéales" .

En pleine campagne présidentielle, quelques candidats se sont prononcés pour un avortement thérapeutique. Pour Marco-Enríquez Ominami, du parti progressiste (PRO, de gauche), "il n’est pas normal que les médecins doivent décider avec un pistolet sur la tempe" . Car au Chili, une femme qui avorte risque de trois à cinq ans de prison. On compte au moins 63 condamnations pour avortement entre 2002 et 2011, selon le ministère de la Justice.

Michelle Bachelet, la candidate de la coalition de centre-gauche de la "Nouvelle Majorité", s’est aussi prononcée pour un avortement thérapeutique pour Belén. Mais "pendant son gouvernement, entre 2006 et 2010, l’IVG n’a pas été dépénalisé" , souligne Camila Maturana. Cette avocate à l’association Humanas regrette " qu’aucun gouvernement ne prenne en compte les recommandations de la communauté internationale, qui demande au Chili de revoir sa législation" .

Au Chili, vingt-trois ans après la fin de la dictature, il est toujours très mal vu d’avorter : 77 % des Chiliens s’opposent à l’IVG non thérapeutique et 53 % sont pour l’IVG en cas de viol et de danger de mort pour la mère, d’après un sondage de l’Université Diego Portales publié en 2010. Pour une grande partie de la société chilienne, l’équation est simple, comme le résume Maria Victoria Reyes, de la fondation catholique et pro-vie Chili Uni (Chile Unido) : "Une femme enceinte a deux choix : ou elle est la mère d’un enfant vivant, ou elle est la mère d’un enfant mort."


L'avortement en Amérique latine: