Portrait

Fort de la victoire de sa formation au scrutin législatif marocain du 25 novembre, Abdelilah Benkirane est devenu mardi le chef du gouvernement que cet islamiste modéré aura à former dans les prochains jours. Conformément à la nouvelle Constitution adoptée en juillet dernier, le roi Mohammed VI l’a nommé à ce poste, mardi à Midelt (centre du pays) où il l’avait convoqué, et l’a chargé de composer une équipe ministérielle. Se déclarant "monarchiste convaincu", Abdelilah Benkirane avait réitéré son allégeance au roi suite à la victoire du Parti justice et développement (PJD), dont il est le secrétaire général, estimant qu’"un Premier ministre qui va tenir tête au roi ne risque pas de réussir".

A 57 ans, cet orateur charismatique est connu pour son franc-parler mais il a "du mal à se contrôler et à mesurer ses propos", dit de lui un dirigeant de PJD. Abdelilah Benkirane "sait être virulent, ce qui le conduit parfois à être qualifié de démago et de populiste", décrit "Libération". Le quotidien marocain rappelle ainsi qu’il s’était illustré l’année dernière par ses propos homophobes lors la venue du chanteur Elton John au Festival Mawazine de Rabat, qu’il avait accusé "d’encourager l’homosexualité au Maroc". Ou encore par la remarque qu’il fit un jour au Parlement à une journaliste, "coupable", selon lui, "de porter un tee-shirt à manches courtes".

Ces propos lui ont-ils valu une partie de popularité ? Abdelilah Benkirane peut en effet s’enorgueillir d’être l’une des personnalités les plus appréciées du pays. En 2010, les auditeurs de la radio Aswat l’avaient placé à la deuxième place d’un palmarès des personnalités marocaines ayant marqué l’année.

Né dans le quartier populaire d’Al Akkari à Rabat, Abdelilah Benkirane a rejoint très tôt la Jeunesse socialiste de l’Union nationale des forces populaires, fondée en 1959 par le célèbre opposant Mehdi Ben Barka. Cet enseignant diplômé de l’Ecole nationale supérieure (ENS) a fondé une école privée qu’il gère toujours.

Son destin politique prend corps en 1976, lorsqu’il est confronté à des pratiques que l’islam réprouve et qui le heurtent en tant que musulman. "Un jour, raconte une de ses vieilles connaissances, il rentre dans une maison où il y avait beaucoup de jeunes socialistes, pour la plupart athées. C’était en plein mois de ramadan et il était très choqué de voir ce groupe de militants en train de manger et boire." Il a alors 22 ans et il quitte les socialistes. Il rejoint la Chabiba islamiya (Jeunesse islamique), la principale organisation islamiste clandestine marocaine, fondée par Abdelkrim Moutiî, aujourd’hui en exil en Libye. Il sera arrêté et condamné à deux ans de prison.

Après sa libération en 1978, Abdelilah Benkirane décide d’agir dans la légalité. Il fonde en 1981 la Jamâa Islamiya, une association politique reconnaissant le statut religieux de la monarchie. Ses anciens camarades le traitent "d’agent du Makhzen" (le palais royal), mais le choix de M. Benkirane sera déterminant, et l’amènera à former, à la fin des années 80, un parti islamiste modéré légal, reconnaissant une nouvelle fois le statut religieux de la monarchie et condamnant fermement l’idéologie islamiste révolutionnaire. N’obtenant pas leur autorisation, lui et ses partisans décident d’intégrer en 1997 un petit parti fondé et dirigé par un proche du Palais, le Mouvement populaire, démocratique et constitutionnel (MPDC). Les législatives de la même année leur rapportent neuf sièges de députés, parmi lesquels figure M. Benkirane. Ce MPDC deviendra l’année suivante le PJD.

Il est aussi décrit comme un "caméléon", s’adaptant au moment politique, et alternant déclarations intempestives et formules rassurantes. Il a ainsi dénoncé "la laïcité à la française, un concept dangereux pour le Maroc". Mais il a également rassuré les laïcs et les libéraux parmi ses compatriotes en soulignant qu’il n’imposera "jamais la charia". Bref, estime encore le quotidien marocain "Libération", le chef du PJD "saura mettre de l’eau dans son vin qu’il n’interdira pas à la vente".