Reportage Correspondante à Berlin

Au Kiki Blofeld, on jouait l’été au baby-foot sous les arbres, avant de rejoindre nonchalamment la piste de danse, dans le hangar à bateau. Dans ce club, l’avenir ne semblait pas être une inquiétude. Et pourtant, après le Bar25 l’année dernière, le Kiki Blofeld a fermé il y a quelques jours. Les investisseurs immobiliers ont eu raison des innocents fêtards.

Eldorado des créatifs sans le sou, Berlin avait attiré, après la réunification, les fans d’électro plutôt que les experts de la finance. Le coût de la vie y est ainsi resté modéré. D’après un index publié par le site de voyages Tripadvisor, le touriste y débourse 115 euros pour une nuit d’hôtel, une pizza, un Martini et une course en taxi. A Paris, il doit dépenser 304 euros pour les mêmes plaisirs. Les loyers berlinois s’élèvent à 5,21 euros par mètre carré, en moyenne. A Munich, il faut débourser au moins le double.

L’évolution du marché de l’immobilier met cependant en danger la traditionnelle mixité qui permettait aux classes modestes d’habiter dans le centre. "Le parc locatif reste stable mais le nombre de foyers augmente et la demande avec", explique Andrej Holm, sociologue à l’université Humboldt et spécialiste des phénomènes de "gentrification". Le terme, qui désigne l’embourgeoisement de quartiers populaires, n’est pas inconnu à Berlin. Prenzlauer Berg, ancien arrondissement de l’Est, avait vu sa population changer profondément avec la modernisation des années 90 : seulement 20 % des habitants y ont vu tomber le Mur, la moitié est partie entre 1995 et 2000, remplacée par de jeunes familles aisées.

Traditionnellement ville de locataires, Berlin séduit de plus en plus les spéculateurs, y compris étrangers, ou les particuliers espérant faire des placements à des prix abordables. La rançon du succès : des loyers qui ont grimpé de 17 % en cinq ans. "Nous cherchions un appartement plus grand Nous avons renoncé", raconte Jutta. Elle avait décidé d’habiter Neukölln avant que sa rue ne devienne le rendez-vous des noctambules. "On entend hurler à six heures du matin", soupire la jeune femme. Avec ses revenus d’employée dans l’édition, elle a du mal à gagner les faveurs des agents immobiliers.

Ce que certains décrivent comme l’évolution ordinaire d’une métropole en expansion est, pour les autres, une vraie menace. La presse locale s’est saisie de nombreux cas de conflits où les locataires se disent "chassés" par des propriétaires prétextant des aménagements pour augmenter les charges et déloger les familles. Dans le quartier de Kreuzberg, les habitants s’organisent depuis peu en collectifs. Ils étaient quelques milliers à descendre dans la rue début septembre et à brandir des pancartes sur lesquelles on lisait : "Des spéculoos plutôt que des spéculateurs" ou encore "Nous ne sommes pas votre retraite".

La colère a pris une tournure parfois violente. La ville a été ébranlée cet été par une vague d’incendies de voitures, sans que la police ne puisse vraiment éclaircir leurs motifs. La comparaison avec les émeutes britanniques a vite été établie.

D’autres expressions d’inquiétude ont viré à l’absurde : à Prenzlauer Berg, on s’en est pris au "Souabe" - ce bourgeois du Sud-Ouest venu envahir Berlin avec ses grosses cylindrées - et à Neukölln, une jeune artiste française a vu sa galerie peinturlurée par de prétendus défenseurs des pauvres.

"Désigner des boucs émissaires est plus facile que de comprendre les mécanismes complexes de la politique de la ville", commente Andrej Holm. Le sociologue juge les propositions faites par la classe politique, en pleine campagne pour les élections régionales, insuffisantes. "Il faut stabiliser le nombre de logements sociaux", poursuit Holm. S’il n’exclut pas que Berlin suive un jour la voie de Londres ou Paris, il rappelle néanmoins la capacité de mobilisation de ses habitants : "Dans les années 70, ils se sont battus contre de pseudo-mesures de modernisation en squattant les vieux immeubles", se souvient-t-il.

Le Kiki Blofeld a fermé, des campeurs apparaissent ici et là sur les places publiques de la capitale sur le modèle du mouvement de protestation des jeunes Espagnols. Les "indignés" allemands ont prévu de manifester dimanche, jour du vote.