Il faut d’abord se rendre en sous-sol. S’extraire de la surface et de ses bruits. Pénétrer une réalité silencieuse, voire réduite au silence. Découvrir une cinquantaine de photos, des scènes de la vie quotidienne des soldats israéliens déployés dans les Territoires palestiniens. Décrypter ces images prises par d’anciens soldats, dûment légendées et même commentées en direct par ceux-ci. Y voir autant de témoignages peu flatteurs - cathartiques, expiatoires ? - de leur passage sous les drapeaux. Briser le silence embarrassé que suscitent l’occupation et la colonisation israéliennes. Donner corps à ces deux mots.

Montée pour la première fois à Tel Aviv, et interdite, l’exposition "Breaking the silence" (visible aux Halles de Schaerbeek durant quinze jours) est due au collectif israélien du même nom. Elle montre une réalité qui dérange d’autant plus qu’elle émane des rangs même de l’armée de l’Etat hébreux. "La majorité de la communauté juive ne veut pas savoir ce qui se passe réellement. C’est pourquoi ces soldats sont importants, parce qu’ils sont les témoins directs, les acteurs de cette occupation, et qu’ils montrent ce qu’ils ont été amenés à faire au nom de la société israélienne", souligne Henri Wajnblum, l’ancien président de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB), qui a contribué au montage de l’exposition.

Breaking the silence est un collectif israélien créé en 2004 par d’anciens soldats ayant servi dans les Forces de défense israéliennes (IDF) - le nom officiel de l’armée - en tant que conscrits ou officiers durant la seconde Intifada (guerre des pierres), qui prit fin en 2000. Son objectif est de collecter des documents afin de montrer la nature réelle de l’occupation. A ce jour, près de 8 000 soldats ont apporté leur pierre à cet édifice. Chaque témoignage, chaque document est systématiquement vérifié, recoupé, comparé, en fonction de l’actualité et des dates, nous explique Simcha Levental, 29 ans.

Lorsqu’il sert comme sergent entre 2000 et 2003, il est témoin des humiliations et des harcèlements qui sont le lot quotidien des Palestiniens. "Cela m’a pris deux ans et demi pour me rendre compte de ce qui se passait réellement, car nous sommes plongés dans la réalité du terrain. Certaines choses me dérangeaient. Alors, j’ai commencé à en parler à mes proches, qui trouvaient cela tout aussi dérangeant. Puis d’autres m’ont raconté des choses similaires", nous confie Simcha Levental. "Au final, on se rend compte que nous ne sommes pas là pour protéger notre pays ou assurer sa sécurité, mais bien pour entretenir une situation d’occupation."

Pour lui, être occupant, même sans avoir d’intention malveillante, conduit à réaliser des choses honteuses et regrettables. "Ces choses banales que nous sommes amenés à faire sont contre la morale et répondent à des buts politiques", affirme encore Simcha. "L’occupation nous pousse à être créatifs", dit-il. L’une des photos exposées (ci-contre) montre des Palestiniens punis pour avoir bravé le couvre-feu imposé par Israël. "Leurs yeux bandés rappellent qu’ils sont les victimes aveugles de ce régime d’oppression", suggère Simcha.

Et de commenter une autre photo qui témoigne de la politique d’intimidation et d’intrusion mise en œuvre par les forces israéliennes. On y découvre des soldats ayant investi une maison palestinienne pour la fouiller et regardant un match de la Coupe du monde de football à la télévision. "Ils ont enfermé les membres de la famille dans deux pièces. L’opération a duré deux heures, parce que c’était la durée du match."