"Nous sommes descendues dans la rue avec ce message: Tuez-nous avant que nos enfants soient tués", résume Rehana Ashraf pour expliquer la présence des femmes dans les manifestations au Cachemire indien, une attitude nouvelle qui inquiète les forces de sécurité.

Un nombre croissant de femmes ont pris part aux manifestations contre l'administration indienne dans cette région à majorité musulmane qui se sont soldées jusqu'à présent par la mort d'au moins 45 personnes en huit semaines.

La plupart des victimes sont des jeunes hommes qui ont été tués par des tirs des forces de sécurité qui tentaient de faire respecter le couvre-feu à Srinagar, la capitale d'été du Cachemire indien, et dans les autres villes de la vallée.

Chaque mort, notamment celle de deux femmes, a provoqué une nouvelle vague de violentes manifestations entraînant à chaque fois la même réponse musclée des forces paramilitaires et de la police.

"Dans de telles circonstances, il ne faut pas s'attendre à ce que nous restions silencieuses", lance Rehana Ashraf, 49 ans. "Nous voulons envoyer un message montrant que nous ne sommes pas faibles".

Depuis le début de l'insurrection anti-indienne il y a 20 ans, les manifestations sont traditionnellement formées d'une foule compacte de jeunes hommes scandant des mots d'ordre anti-indiens et jetant des pierres sur les forces de sécurité. Mais la situation a changé. "Nous avons perdu patience. Ils ont tué nos fils et nos frères. Comment voulez-vous qu'on reste des spectatrices muettes ?", interroge Mehbooba Akhter, mère de trois adolescents.

Cette femme de 41 ans qui habite Srinagar, explique avoir pris part à la vague de manifestations qui a déferlé sur la région depuis début juin, lorsqu'un jeune étudiant de 17 ans a été tué par une grenade lacrymogène tirée par les forces de sécurité.

Ces dernières semaines, des centaines de femmes et de jeunes filles, la plupart vêtues de la salwar kameez, la tenue traditionnelle indienne, sont descendues dans la rue aux cris de "Nous voulons la liberté" et "Sang pour sang". Certaines manifestent munies de pierres et de bâtons.

Faire face à des manifestantes est un défi supplémentaire pour la police et les forces paramilitaires qui tentent de contenir une violence fomentée, affirme New Delhi, par des groupes radicaux soutenus par le Pakistan. "Mettre des femmes et des enfants en première ligne des manifestations est une tentative délibérée des séparatistes de nous faire reculer", accuse Prabhakar Tripathi, porte-parole des forces paramilitaires indiennes (CRPF), interrogé par l'AFP. "Ils savent que nous ne nous les affronterons pas".

Beaucoup de femmes qui ne participent pas aux rassemblements viennent apporter de l'eau aux manifestants et crient des directives aux jeunes dans la foule pour qu'ils échappent aux charges de la police, aux tirs de gaz lacrymogènes et aux coups de feu mortels.

"Ce n'est pas seulement la responsabilité des hommes de manifester contre l'injustice. Nous, les femmes, devons aussi être au coeur de la lutte", estime Shamima Javed, 38 ans. "Je me joins aux manifestations pour exprimer ma solidarité avec ces femmes qui ont perdu leurs fils et leurs filles", dit-elle.

Mais d'autres femmes pensent qu'elles ne devraient pas s'impliquer.

"Je suis contre les manifestations. Elles ont une incidence sur les écoles (qui restent fermées, NDLR) et sur la subsistance de milliers de gens", juge Haleema Akhter, une femme à la retraite à Pampore, dans le sud. "Mais même ma propre fille de 40 ans et ses enfants ne veulent pas écouter", lâche-t-elle. iw/blb/jh