Près de 250 jeunes yézidies, esclaves de l'Etat islamique, ont pu s'échapper. Leur témoignage, recueilli par La Libre en Irak. Reportage de Christophe Lamfalussy et Johanna de Tessières (photos), envoyés spéciaux à Dohuk (Irak).

"Chaque fois que je ferme les yeux, je pense à ce qui s’est passé ". Malgré la nuit qui tombe sur Dohuk, au nord du Kurdistan irakien, Amsha, 24 ans, continue de se confier d’une voix douce et mélodieuse comme un psaume, accroupie sur un fin matelas. De temps à autre, elle serre ses bras sur son ventre, comme pour se protéger d’un mal inconnu.

Amsha est l’une des quelque 250 jeunes filles yézidies qui ont réussi à s’échapper des griffes de l’Etat islamique (Daech, en arabe) et se retrouvent aujourd’hui dans des camps de personnes déplacées à l’est de l’Irak, entre Erbil et Zakho. "Ils ont tué mon père et deux sœurs devant mes yeux ", dit-elle. "Mes sœurs avaient 14 et 15 ans ". Une troisième sœur est toujours dans les mains de l’Etat islamique, à Deir es-Zor en Syrie, ce qui explique pourquoi elle ne veut pas montrer son visage, ni que son vrai prénom soit publié.

Jusqu’au début août de l’an dernier, sa famille vivait dans le village de Til Ezer, non loin de la montagne de Sinjar. Cette région est le fief historique des Yézidis, une communauté non musulmane pratiquant une religion syncrétique. Si les relations avec les voisins arabes étaient dans l’ensemble bonnes avant l’offensive de Daech, la région de Til Ezer reste à ce jour le lieu du plus sanglant attentat jamais commis en Irak. En 2007, quatre attaques suicides coordonnées avaient fait près de 800 morts dans plusieurs villages yézidis. Le quadruple attentat n’a jamais été revendiqué.

Le 3 août dernier, tout a définitivement basculé.

Cinq véhicules de Daech sont arrivés dans le village. " Ils ont rassemblé les femmes et les filles dans une pièce, les hommes dans une autre ", raconte Amsha. " Ils ont pris les téléphones portables, l’argent et la montre de mon oncle. Ils nous ont demandé directement de nous convertir à l’islam. Nous avons refusé. Nous avons dit que nous croyons dans Taous Malek (NdlR, l’archange sacré des Yézidis). Ils ont immédiatement exécuté les sept hommes, dont mon père, d’une rafale. Puis ils ont jeté de l’essence sur ma mère et d’autres femmes, pour les brûler vives. Mais l’émir de Daech a reçu un appel urgent sur son portable lui demandant de revenir ".

Sur son bras, cette rescapée a tatoué un mot : “Sinjar”. Photo: Johanna de Tessières


Trimballées dans des pick-ups

La mère a la vie sauve, mais pour Amsha, c’est une descente aux enfers qui commence. Délaissant les femmes âgées et celles qui ont des enfants, les jihadistes jettent leur dévolu sur les plus jeunes. Ils les trimballent dans des pick-ups, les ramenant progressivement à Mossoul, la grande ville irakienne conquise en juin 2014 par Daech.

A Baaj, la jeune fille assiste à la mise à mort de deux filles chiites, brûlées vives. L’une de ses codétenues se suicide également dans une salle de bains, en se coupant les veines avec le tranchant d’un miroir brisé.

A Mossoul, Amsha se retrouve onze jours dans le Galaxy Hall avec un demi-millier de femmes, filles et enfants. Leurs geôliers n’étaient pas des jihadistes venus de l’étranger, mais des Irakiens sunnites qui ont fait alliance avec le groupe d’Al-Baghdadi pour créer un califat à cheval entre la Syrie et l’Irak, entre le Tigre et l’Euphrate. "J’ai vu des gens de Sinjar que je connaissais, y compris un musulman de mon village. Il était avec eux !", raconte la jeune fille.

Passant de groupe en groupe, de maison en maison, Amsha fait le ménage, prépare des repas, prend soin des enfants et d’une femme cancéreuse. Elle est violée plusieurs fois. " Ils me haïssaient et me battaient car j’avais refusé de leur donner une enfant de onze ans ", dit-elle.

Amsha aura la vie sauve grâce à un téléphone portable qui lui permettra d’appeler son frère. Celui-ci lui indiquera le chemin à suivre pour se sauver dans la montagne de Sinjar. " J’ai convaincu une fille de 13 ans de tenter le coup", dit-elle. " Pendant trois nuits, cachées dans des niqabs, nous avons avancé. Le jour, nous nous cachions dans des égouts. Le 8 septembre, nous avons atteint la montagne" . De là, après un long détour par la Syrie, elle atteint la ville de Dohuk et retrouve la liberté.

Des témoignages comme celui-là, on peut en récolter des dizaines actuellement dans les camps de réfugiés du Kurdistan. Pas à pas, ils soulignent la politique systématique de Daech d’éliminer les Yézidis, minorité parmi les minorités, et de mettre en esclavage leurs jeunes filles. Plusieurs d’entre elles affirment avoir reçu des pilules contraceptives avant les viols, ce qui semble indiquer que les jihadistes ne cherchent pas à produire une nouvelle génération de yézidis convertis de facto à l’islam, mais au contraire, à abuser des femmes puis d’éliminer celles qui refusent le mariage.

" A Mossoul, ils ont sélectionné les filles les plus belles. Elles ne sont jamais revenues ", nous dit une jeune yézidie de 16 ans, qui vit désormais avec sa sœur aînée dans un immeuble abandonné sur les hauteurs de Dohuk. " Je ne veux haïr personne. Mais quand j’entends une voix de Daech, même en vidéo, j’entre en colère et je veux les tuer ".

Le Comité des Droits de l’enfant de l’Onu, dans un rapport publié le 4 février, fait état "d e plusieurs cas d’exécutions de masse de jeunes garçons, de même que des décapitations, des crucifixions et d’enfants ensevelis vivants ".

Ces adolescentes ont été séquestrées ensemble à Mossoul. Elles se retrouvent à Dohuk. Photo : Johanna de Tessières


D’urgence, un soutien psychologique

Daech ne cache pas ses crimes. Au contraire il les revendique, affirmant que " l’esclavage des familles des koufars (NdlR, les infidèles) et prendre leurs femmes comme concubines est un aspect bien établi de la charia". Une vidéo diffusée par un jihadiste l’automne dernier montre également un groupe se réjouir de l’arrivée des filles yézidies. " Aujourd’hui, c’est le marché aux femmes, c’est la distribution" , dit l’un d’eux. Ici, les crimes de guerre et contre l’humanité sont attestés " sur une grande échelle ", affirme Amnesty International, qui appelle aussi la communauté internationale à déployer d’urgence des équipes de soutien psychologique pour celles qui en sont revenues.

L’Office international des Migrations (IOM) vient de commencer ce travail dans le camp de Rwanga à Dohuk, en mettant sur pied des groupes de discussion et des entretiens individuels avec les jeunes femmes. L’ONG Yazda de l’activiste yézidie Nareen Shammo est aussi très active dans ce domaine, mais manque de moyens.

Si environ 250 filles ont pu fuir, sur un total d’un millier environ ayant recouvré la liberté, près de 6 400 hommes et femmes sont toujours captifs de Daech, selon Nareen Shammo, qui tient des listes détaillées avec les noms des disparus.


À suivre

Mardi : les réseaux d’exfiltration des femmes yézidies capturées par l’Etat islamique. Certaines ont échappé à leurs geôliers, d’autres sont rachetées par des intermédiaires et revendues aux familles.

Mercredi : qui sont les Yézidis ? En quel Dieu croient-ils ? Reportage sur leur sanctuaire de Lalesh, dans le Kurdistan irakien.