Le sort de Lhassa, la ville tibétaine mythique défigurée par les bulldozers chinois, n’aura guère ému les membres du Comité du patrimoine mondial de l’Unesco, réunis cette semaine au Cambodge. Des tibétologues et spécialistes du monde entier ont pourtant tenté d’attirer l’attention de la directrice générale de l’organisation onusienne, Irina Bokova, sur les dégâts irréparables causés par la rénovation à la hussarde du vieux quartier de la capitale tibétaine. Les cent trente-huit pétitionaires, parmi lesquels le professeur en histoire du bouddhisme Philippe Cornu (UCL), s’inquiètent particulièrement pour les alentours du temple sacré du Jokhang, classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Ils relaient ainsi le cri d’alarme lancé le mois dernier, sur son blog, par la poétesse et dissidente Woeser.

La destruction de l’héritage architectural traditionnel "n’est pas simplement une question d’esthétique", écrivent-ils dans leur pétition en ligne. Les travaux mettent à mal des "structures irremplaçables qui, dans certains cas, ont résisté pendant des siècles", pour créer "ce qui semble être un village touristique artificiel", faisant table rase de "la présence" et du "mode de vie" tibétains. Les habitats du centre se vident, les pratiques culturelles et religieuses se trouvent irrémédiablement affectées. Les travaux de rénovation modifient d’autant plus le rôle millénaire de Lhassa que les autorités chinoises y restreignent les voyages et les pèlerinages.

Le Potala, ancienne résidence des dalaï-lamas, avait été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco en 1994, avec le palais d’été du Norbulinka et le temple du Jokhang. Lors de la réunion de l’Unesco à Suzhou en 2004, le Comité du patrimoine mondial, et donc la Chine, ont reconnu la nécessité de protéger la vieille ville de Lhassa. Un document visiblement classé verticalement qu’ont exhumé les tibétologues pétitionnaires pour demander à l’organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture de mettre fin à la destruction en cours et d’envoyer une mission internationale sur place. En vain très probablement, les autorités chinoises refusant toute présence d’observateurs étrangers sur place.

Sédentarisation forcée

La transformation du Tibet ne se limite pas aux dégâts causés à Lhassa : elle affecte également les campagnes. Les autorités chinoises se sont lancées en 2006 dans un vaste programme de réinstallation des paysans et de sédentarisation des nomades dans de "Nouveaux villages socialistes". Plus de deux millions et demi de personnes ont déjà été relogées et des centaines de milliers sont en passe de l’être.

Cette campagne, baptisée "Construire une nouvelle région rurale socialiste", est menée contre le gré des principaux intéressés dans la grande majorité des cas, comme le documente un rapport que vient de publier l’organisation Human Rights Watch sous le titre explicite "Ils disent que nous devrions être reconnaissants". "L’ampleur et la vitesse à laquelle la population rurale tibétaine est remodelée par les politiques de relogement de masse et de réinstallation sont sans précédent dans l’ère post-Mao", estime Sophie Richardson, directrice de la division Chine de l’organisation américaine.

Les droits de ces personnes sont violés, les compensations lacunaires, les consultations inexistantes et les recours contre des décisions arbitraires absents. Les victimes doivent, de surcroît, en grande partie payer de leur poche la construction des maisons de mauvaise qualité dans des zones parfois dangereuses, inondables ou sujettes à glissements de terrain. "Les Tibétains n’ont pas leur mot à dire dans la conception de politiques qui modifient radicalement leur mode de vie, et - dans un contexte déjà très répressif - ils n’ont aucun moyen de les contester." C’est dans ce contexte que, depuis mars 2011, cent dix-huit Tibétains se sont immolés par le feu pour protester contre ce qu’ils considèrent comme une occupation étrangère.

Aussi les politiques de relogement mises en place, outre leurs justifications économiques, visent-elles à renforcer le contrôle sur la population. Pékin a annoncé, en 2011, avoir commencé à mettre en œuvre un plan consistant à installer des équipes de cadres officiels et du parti dans chacun des 5 400 villages de la Région autonome du Tibet. Mais, comme l’indique Sophie Richardson, cela ne peut avoir qu’un effet contre-productif. "Persister dans les programmes de réinstallation et de relogement de masse dans un environnement largement répressif ne fera qu’alimenter les tensions et élargir le fossé entre les Tibétains et l’Etat chinois."