Ni pitié, ni injure, juste une société tolérante. C’est l’espoir et l’objectif de Cécile Kyenge. Première femme d’origine africaine à entrer dans un gouvernement en Italie, elle espère avoir le temps de changer les mentalités de la société de son pays d’adoption. Soixante pour-cent des Italiens se disent conscients que les étrangers sont victimes de discrimination. Pourtant, les actes racistes ont augmenté fortement ces dernières années et la ministre de l’Intégration est elle-même devenue la cible d’attaques quasi quotidiennes, notamment sur Internet. Entretien.

Vous demandez au chef de la Ligue du Nord d’intervenir pour faire cesser toute attaque raciste contre votre personne de la part de ses militants, alors que, jusqu’ici, vous aviez plutôt évité de répondre aux provocations. Pourquoi ?

En effet, je demande un vrai changement culturel. Chacun de nous doit prendre ses responsabilités. Chacun de nous doit contribuer à la création d’un climat serein dans lequel il peut y avoir une vraie confrontation entre les idées et les personnes. J’attends donc à présent que le leader de ce parti, qui m’attaque depuis plusieurs jours, intervienne personnellement. Je suis d’accord de débattre, de me confronter aux idées politiques de la Ligue du Nord, mais je refuse les insultes.

Comment expliquez-vous que les attaques verbales contre vous aient augmenté ces derniers temps, alors que le sénateur Calderoli, après vous avoir insultée, avait promis de vous envoyer des fleurs pour s’excuser ?

Les fleurs sont bien arrivées, mais je les ai apportées à la chapelle de Notre-Dame du Bon Conseil… (sourire). Je ne pense pas que ce soit un fait personnel. C’est un fait culturel et nous devons tout mettre en œuvre pour que le changement culturel puisse vraiment se mettre en place en Italie.

Vous attendiez-vous à ces attaques avant de devenir ministre ?

Pas à ce point-là, non. Il faut être prêt à tout, surtout lorsqu’on assume une charge et des responsabilités. Il faut pouvoir affronter chaque difficulté. Je ne m’attendais pas à une telle violence, mais j’étais prête.

Avant d’être ministre, aviez-vous ressenti la même hostilité ou est-ce la charge politique qui attire les attaques ?

J’ai connu des incidents hostiles, mais jamais à ce niveau-là. Je crois que certains actes ont augmenté à cause de la peur de la diversité. Quand les personnes considèrent que la diversité constitue une menace, il faut vraiment intervenir avec une campagne d’information pour mieux faire connaître les autres, pour faire comprendre que les différences ne tuent pas, mais enrichissent.

Pensez-vous que les Italiens soient plus racistes que d’autres ?

Pas tous. J’ai reçu beaucoup de marques de soutien, notamment un soutien transcendant les partis politiques. L’Italie, en ce moment, est seulement étouffée par certaines voix qui hurlent malheureusement plus fort que les autres.

En Europe, vous êtes devenue, en quelque sorte, un symbole de la lutte contre le racisme. Cela vous donne-t-il plus de force ?

Oui, cela renforce ma position, mais il faut aussi souligner que c’est grâce à ce statut que je réussis à défendre les plus faibles, que je peux parler au nom de toutes ces personnes qui subissent des discriminations raciales, mais qui n’ont pas la force ou la capacité de réagir. Il est de notre responsabilité, quand on exerce le pouvoir, de défendre les plus faibles.

Vous voulez lancer une grande campagne contre le racisme, ce qui est assez nouveau en Italie. Quels résultats espérez-vous ?

Le changement est déjà en cours. Il y a actuellement une grande sensibilisation en ce qui concerne la citoyenneté et le droit du sol. Une grande sensibilisation en ce qui concerne la prise de conscience du racisme. C’est à partir de là qu’on peut commencer à trouver des solutions et tenter d’établir un plan pour obtenir des résultats. Le changement est donc déjà en cours.

Tiendrez-vous compte des réalités multiculturelles dans les autres pays d’Europe, par exemple en France ou en Belgique ?

Je crois que chaque pays a un parcours particulier. L’Italie n’a pas besoin de copier un autre modèle d’intégration. C’est un pays qui a connu dans son histoire la souffrance de l’émigration et, aujourd’hui, son expérience d’immigration n’est pas comparable à celle de la France ou d’un autre pays. Nous devons partir de l’expérience sur le terrain en Italie. C’est à partir de là que nous réussirons à créer un modèle de société multiculturelle propre à notre pays.