Le taxi file à vive allure vers Nasr City à l’extérieur du Caire : une cité d’immeubles, bordés de magasins et de grandes avenues encombrées par le trafic. Il est tard, et Ayyash, l’ancien membre des Frères musulmans, a fixé rendez-vous devant le Kentucky Fried Chicken.

A l’heure dite, pas d’Ayyash, mais un nouveau SMS qui invite à se rendre au café Delvento tout proche. Il arrive une demi-heure plus tard et propose de se rendre en taxi à un autre rendez-vous : un parc, dont l’entrée est payante. Nous nous asseyons à la terrasse d’un café. Puis Khaled Hamza surgit de la pénombre et nous invite à nous asseoir à une table moins éclairée.

Agent 007 au Caire ? "Pas vraiment, éclate de rire Ayyash, c’est juste que c’est difficile de fixer des rendez-vous. Khaled est très occupé". Khaled Hamza est le responsable du site Web des Frères musulmans en Egypte, et à ce titre, chargé officieusement des relations extérieures de la confrérie.

Pendant soixante ans, les Frères ont vécu dans une semi-clandestinité en Egypte et, malgré la révolution de la place Tahrir, ils gardent une grande discrétion.“Le régime de Moubarak m’a mis en cellule pendant deux ans et demi. J’y étais avec d’autres frères. Nous étions dans la même prison où Gamal Moubarak se trouve aujourd’hui, explique Khaled Hamza, ajoutant que près de 40 000 membres de la confrérie ont été jetés en prison, sur les 700 000 proches sympathisants que compterait le mouvement. A l’époque, "nous n’opérions pas totalement dans le secret. Nous participions à des événements publics. Le régime nous connaissait"

Qui sont ces Frères musulmans, qui, par sécurité, ne disposaient pas de liste de leurs membres sous le régime de Nasser, Sadate et Moubarak ? Un puissant mouvement religieux, créé en 1928 par Hassan el-Banna, qui a créé en juin un parti politique donné gagnant, dans les sondages, aux prochaines élections législatives qui débuteront le 28 novembre en Egypte.

A plusieurs égards, les Frères s’apparentent au mouvement catholique qui a irrigué l’histoire de la Belgique. Créé par Hassan el-Banna, instituteur à Ismaïlia, pour offrir une alternative aux valeurs occidentales des élites, le mouvement prône une revitalisation de l’islam en Egypte et tisse rapidement un réseau d’associations sportives, culturelles et sociales qui existe encore aujourd’hui. El-Banna a été assassiné en 1949, mais ses idées ont profondément pénétré la société égyptienne.

A quoi reconnaît-on un Frère s’il n’a pas de carte de membre et ne figure dans aucun fichier informatisé ? Les Frères n’ont pas la barbe comme les salafistes. Ils s’habillent à l’occidentale et respectent scrupuleusement le jeune à la veille de l’Aid, la fête du sacrifice. Khaled Hamza sourit : “Les gens qui prônent un islam modéré, pacifique, sont généralement des frères. Ce sont des intellectuels, ne fument pas et sont moraux.”

Cinq rangs existent dans l’organisation, du sympathisant jusqu’au militant actif. Certains membres ignorent quel rang ils ont atteint, mais déduisent de leurs contacts quel niveau de responsabilité ils ont reçu.

Les femmes – les sœurs – ne peuvent pas aller plus haut que le niveau deux. Elles sont exclues des instances dirigeantes. Extrêmement hiérarchisé et conservateur, ce qui lui vaut des défections de jeunes qui ont fait la révolution à la place Tahrir, le mouvement est dirigé par un guide suprême et un bureau de la guidance.

De fil en aiguille, de haut en bas, les Frères sont disséminés dans la société égyptienne jusqu’au niveau de petites cellules de quelques membres, les Osrah. Lors de la révolution de la place Tahrir, en janvier dernier, il a fallu quatre jours d’hésitations pour que les Frères se décident à rejoindre le mouvement de contestation. Mais lorsqu’ils sont arrivés, ils étaient 100 000 de plus. La mobilisation s’est faite par SMS, et surtout, par l’extraordinaire réseau local où chaque recommandation se transmet par voie orale, dans la rue et parmi les familles.

“Nous avons un sérieux problème de rapidité dans la prise de décision", reconnaît Mohamed Adel, 23 ans, frère de la ville de Mansoura, au nord du Caire. "Nous avons calculé qu’il fallait neuf jours pour qu’une décision descende tous les échelons de la confrérie."

Les jeunes Frères sont de loin les plus ouverts aux médias étrangers. Ils savent que le mouvement doit devenir plus transparent et moins occulte dans un monde moderne. Ils parlent plus librement que leurs aînés. Le guide suprême Mohamed Badie donne rarement des conférences de presse.

"La répression et la prison nous ont permis de rester unis ces trente dernières années", explique Khaled Hamza, la cinquantaine. "Après la révolution, les Frères sont très proches d’arriver au pouvoir. Nous avons au sein du mouvement trois générations, trois légitimités : les membres de la première heure, ceux qui ont été élus aux postes dirigeants ces dernières années, et les jeunes qui ont fait la révolution. La plupart des gens qui avaient une légitimité historique sont morts. L’avenir est aux jeunes, pour les dix prochaines années".

Pour le moment, les conservateurs ont pris le dessus. En 2007, la vieille garde conservatrice a publié un document très controversé qui prévoit d’interdire aux femmes et aux chrétiens d’accéder à la fonction de président de la République. En juin dernier, elle a évincé de ses rangs le moderniste Abdelmonam Abou al-Foutou qui avait eu l’idée de se déclarer candidat aux futures présidentielles. Al-Foutou, qui prépare sa campagne avec ses sympathisants, était allé jusqu’à déclarer à une chaîne de télévision que l’Etat devait garantir la liberté de culte et qu’un musulman devait pouvoir se convertir au christianisme s’il le désirait.

Les Frères se sont pourtant alignés sur un important document d’el-Azhar, publié en juin dernier, qui résume l’attitude des plus grands penseurs de l’islam égyptien après le renversement du régime Moubarak. Ce document prône “un Etat national, constitutionnel, démocratique et moderne et un système qui confirme le principe du pluralisme et le respect des trois croyances divines”. S’il estime que la charia islamique doit être “la source principale” de la législation (un principe déjà inscrit dans l’ancienne constitution, depuis le régime d’Anouar Sadate), le document suggère de “garantir une pratique libre et sans obstacles à tous les rites religieux”.

Quand on sort le mot “charia” devant les Frères musulmans, ceux-ci sont prompts à répondre. Ils s’insurgent contre les clichés qui circulent en Europe, inspirés par les pratiques en Arabie Saoudite ou en Iran.

"Pour beaucoup de gens de chez vous, la charia est un code pénal", souligne Mohamed Gamal, journaliste au nouveau quotidien du parti, Liberté et Justice, lancé la semaine dernière pour contrecarrer la presse libérale. "Mais le code pénal ne constitue que 3à5% de la charia. Les principes de justice, de liberté et d’égalité sont au cœur de la charia. C’est plus un "code de conduite."

Candidate aux prochaines élections, où elle brigue un poste à la Choura (Sénat), la sœur Maha Aboelezz abonde dans le même sens. Elle explique que "la charia est basée sur l’idée de sécuriser la société. Nous la sécurisons en appliquant certains critères, comme de donner l’argent à tous. Si quelqu’un vole, il n’est pas nécessaire de lui couper les mains. Les lois existantes suffisent".

Contrairement à la Tunisie où la laïcité est plus ancrée, l’Egypte est confrontée à un mouvement islamiste profondément enraciné dans la société. Si les salafistes radicaux restent relativement marginaux, les Frères sont actifs dans les quartiers depuis des décennies. C’est pourquoi Névine Mossaad, politologue à l’Université du Caire, parle d’"une islamisation à long terme" de la société égyptienne.

Pendant des années, le régime Moubarak et les libéraux ont accusé l’Arabie Saoudite de financer massivement les Frères. Des chiffres circulent, jusqu’à 5 milliards de livres égyptiennes (environ 600 millions d’euros) pour ces élections, mais sont impossibles à vérifier. Les Saoudiens construisent d’énormes centres commerciaux en Egypte, comme le City Stars de Nasr City. Mais leur comptabilité reste obscure. Les Frères préfèrent parler de leur contribution personnelle au budget de la confrérie qui s’élève de 8 à 11 % de leurs revenus personnels (en plus de la zakat traditionnelle). "Ils ont aussi un réseau d’hommes d’affaires qui bénéficient de tous les privilèges dont bénéficie le secteur privé en Egypte. Très peu de taxes. Très peu de droits de douanes. Beaucoup de subventions", explique Salmaa Hussein, journaliste à l’hebdo francophone Al-Ahram.

Des années de diabolisation des Frères ont laissé des traces dans la population égyptienne. “Les Frères sont comme le serpent. Ils se font tout petits mais quand ils seront au pouvoir, ils parleront fort” estime Saeed, chauffeur de taxi au Caire. Pourtant, beaucoup d’intellectuels, y compris parmi les Coptes, sont plus optimistes. Ils croient que les Frères vont bâtir la nouvelle démocratie égyptienne, en coalition avec les autres partis.