Des murs décrépits couverts de graffitis, un empilement de sacs que l’on devine remplis de déchets, des châssis sans vitrage dans la cage d’escalier et, partout, une odeur d’humidité persistante… Face au parc du Botanique bruxellois, le squat du Gesù n’est pas encore l’hôtel cinq étoiles qu’il est appelé à devenir. Près de 200 personnes, dont 80 enfants, vivent pourtant dans cet ancien couvent transformé en improbable tour de Babel. Parmi elles, plusieurs familles de Roms dont nombre errent dans notre pays depuis plusieurs années, enchaînant les logements précaires, quand elles n’ont pas tout simplement connu la rue.

Un confort sommaire

Au deuxième étage, des enfants jouent dans le couloir où une maman passe un coup de serpillière. Les lieux sont nets à défaut d’être neufs. Accrochées aux murs, deux ficelles font office de corde à linge. Andréa nous invite en souriant à nous installer dans l’appartement de sa belle-mère, voisin du sien. En fait d’appartement, une vaste pièce au milieu de laquelle trône un grand lit, à la fois chambre à coucher, salon et salle à manger, avec pour tout chauffage un radiateur électrique. Une seconde, plus petite, tient lieu de cuisine. Quelques meubles de récup’ et une vieille télévision viennent compléter ce décor kitsch. Les toilettes ? "Elles sont communes et se trouvent au bout du corridor" , explique notre hôte dans un anglais très correct. La salle de bain ? "Il n’y en a aucune dans le bâtiment, c’est un très gros problème." En guise de baignoire, les résidents utilisent des bassines en plastique ou se rendent aux bains publics où ils peuvent prendre une douche pour un euro.

"Je sais que ces conditions ne sont pas très bonnes, mais elles sont quand même meilleures que dans mon pays" , confesse-t-elle. Originaire de République tchèque, la jeune femme s’est expatriée en raison du sort peu enviable qui y est réservé aux Roms. Arrivée en Belgique il y a trois ans avec ses deux enfants, elle a trouvé refuge au Gesù où elle a rencontré son compagnon, Rom de Slovaquie, avec lequel elle a eu deux autres enfants.

La discrimination au quotidien

En République tchèque, raconte Andréa, la vie est très difficile pour les Roms : "Je n’avais pas la possibilité de trouver un travail en raison de mes origines gitanes et dans certains magasins, on refuse de nous servir parce qu’on nous suspecte d’y venir pour voler. On n’ose pas trop sortir par crainte des agressions que l’on subit régulièrement. Elles ne sont pas spécialement le fait de skinheads, mais de gens ‘normaux’ . A l’école, mes enfants étaient aussi victimes de brimades, mais le directeur refusait d’en discuter. Quoi qu’il advienne, je n’y retournerai pas. Je veux une autre vie pour mes enfants que celle que j’ai connue."

A Bruxelles, ses enfants vont à l’école et parlent couramment le néerlandais. L’ensemble de la famille dispose désormais d’autorisations de séjour en règle qui permettront à Andréa et son compagnon de chercher un travail et, espère-t-elle, peut-être d’obtenir un coup de pouce du CPAS. N’ayant jusqu’à présent eu droit à aucune aide sociale, elle dépend en effet de la nourriture et des vêtements fournis par l’association Caritas, ainsi que de l’argent récolté en récupérant des métaux dans les ordures.

Expulsion

Mais une grosse ombre plane sur ce tableau. Infiltré par des personnes pas toujours bien intentionnées (des dealers par exemple), le Gesù a connu divers incidents. Jeudi soir, le bourgmestre de Saint-Josse, Emir Kir (PS), a donc ordonné son évacuation dans les 24 heures. Un vrai coup de massue pour Andréa, maman d’un nourrisson de 4 mois : "On nous dit qu’on va devoir s’en aller, mais personne ne peut nous dire où." Car si M. Kir annonce avoir mis en place une "task force" avec Fedasil et le Samusocial pour encadrer le relogement de ces familles, il n’a en pratique aucune alternative globale à proposer aux résidents de l’ancien couvent.

Une situation dénoncée par un collectif d’associations parmi lesquelles on trouve Médecins du Monde, la Ligue des droits de l’homme, le Ciré (Coordination et initiatives pour réfugiés ou étrangers) ou encore le centre régional d’intégration Le Foyer. A Bruxelles, quelque 300 familles roms sont ainsi ballottées de squat en hébergement d’urgence depuis bientôt quatre ans, dépendant d’initiatives de la société civile et du bon vouloir des communes dans lesquelles elles se trouvent. Des cas similaires existent dans d’autres villes belges.

A l’entrée de l’hiver, ces ONG appellent les autorités bruxelloises et, plus largement, tous les niveaux de pouvoir du pays, à mettre fin à la politique de "la patate chaude" en développant une vision concertée qui offre à ces familles des perspectives d’insertion pérennes. Pour, enfin, les sortir d’une situation inhumaine.