Un an après l’attentat qui a décimé sa rédaction, "Charlie Hebdo" est toujours debout et son (joyeusement mauvais) esprit continue de souffler. Le journal reste fidèle à ses idéaux, dont la défense acharnée de la laïcité et la lutte contre le Front national. "Charlie a toujours été un journal de combat, mais un combat marrant, déconnant", affirme le dessinateur Riss, nouveau timonier.

De fait, lui-même, Willem, les survivantes Coco et Catherine, les nouveaux Foolz et Juin, le revenant Vuillemin et les autres pratiquent toujours l’humour vachard, corrosif et provocateur, marque de fabrique du journal, depuis le premier "Charlie" lancé en 1970 par Cavanna et Choron, pour contourner l’interdiction d’"Hara Kiri".

"Charlie" n’est plus tout à fait "Charlie"

Dans la forme et le ton, "Charlie" reste "Charlie"… mais n’est plus et ne peut plus être le "Charlie" qui fut. Huit des membres de l’équipe ont été fauchés par les balles des frères Kouachi : les dessinateurs Charb, directeur de la publication, Cabu et Wolinski, les "historiques", Tignous et Honoré; l’économiste "Oncle" Bernard Maris, la chroniqueuse Elsa Cayat et le correcteur Mustapha Ourrad - ont également perdu la vie Michel Renaud, invité de la rédaction, l’agent de maintenance Frédéric Boisseau, ainsi que les policiers Franck Brinsolaro et Ahmed Merabet.

Les terroristes ont privé, définitivement, "Charlie" de plumes et pinceaux talentueux et parmi les plus emblématiques du titre. Ils ont aussi laissé de profondes blessures physiques, mais aussi morales et psychiques parmi les survivants. Après quelques mois, le dessinateur Luz a quitté le navire, épuisé par le chagrin et le battage médiatique. Le chroniqueur urgentiste Patrick Pelloux a lui aussi annoncé son départ. Il y a ceux qui sont toujours là, sans y être, comme les journalistes Laurent Léger, en arrêt maladie, Zineb el Rhazoui, en délicatesse avec la direction du journal. La tête y est encore, mais le cœur a du mal à suivre, dans les nouveaux locaux ultrasécurisés installés dans un coin tenu secret, au sud de Paris.

L’argent ne fait pas le bonheur de "Charlie"

Pas simple, non plus, pour l’équipe de gérer une pression médiatique plus écrasante encore qu’en 2006, quand le journal avait (re) publié les caricatures de Mahommet ou quand, en 2008, Cabu avait dessiné en Une le prophète, se lamentant "d’être aimé par des cons (d’intégristes)". "Charlie" est scruté, et ses comptes plus encore.

Hier fauché, le journal est aujourd’hui assis sur un confortable matelas financier. Fin 2014, il se vendait 40 000 "Charlie" par semaine, pour 12 000 abonnés. Le premier "Charlie" de l’après 7 janvier a été tiré à 7,5 millions d’exemplaires; le journal a enregistré jusqu’à 220 000 abonnements. Les ventes hebdomadaires, tournent aujourd’hui autour des 80 000, selon Riss. Le bénéfice net de "Charlie" pour 2015 est d’environ 20 millions d’euros, déclare le directeur général Eric Porteheault - les 4 millions de dons ont été affectés à un fonds destiné aux proches des victimes des attentats…

L’argent assure l’indépendance financière du titre, qui s’est toujours passé de la publicité. Mais il est aussi facteur de dissensions. Riss, directeur de la publication, et Porteheault sont les seuls actionnaires du journal, alors que les membres de la rédaction auraient souhaité une propriété collective - une revendication remontant à l’époque de la relance du titre, en 1992, par Cabu et Val. Le nouveau statut du journal impose que les dividendes des actionnaires soient limités à 30 % et le reste réinvesti dans "Charlie". Il n’empêche : ce cumul des pouvoirs éditorial et financier dans les mains de deux personnes passe mal.

Fragile, mais mordant

Malgré la violence inouïe du coup qui l’a frappé, "Charlie" s’est relevé. Le journal est encore convalescent, sa qualité est inégale, l’unité de son équipe est fragile, certains de ses membres risquent l’épuisement, ou la panne d’inspiration.

Ni la crainte de revivre le cauchemar du 7 janvier, ni l’attention planétaire dont il fait aujourd’hui l’objet ne l’ont amené à rentrer dans le rang et à édulcorer son propos. En janvier dernier, Christian Delporte, historien des médias à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, expliquait à "La Libre" qu’"on [reviendrait] à la normale quand "Charlie" [tirerait] tirera à 80 000 exemplaires et [referait] polémique". Sur ce dernier point, "Charlie" reste sans nul doute "Charlie". Le plus récent exemple en est la Une du dernier numéro, signée Riss, qui montre un Dieu ensanglanté sous le titre "L’assassin court toujours". Elle a provoqué l’ire tant de "l’Osservatore romano", journal du Vatican, que du Conseil français du culte musulman.

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