" Nous appelons ces montagnes Aiguoshan, les Montagnes patriotiques", annonce le chauffeur du taxi en esquissant un sourire. Il ne faut pas être grand clerc ni grand géographe pour comprendre pourquoi. Par une curiosité de la nature, les versants s'inclinent dans deux directions opposées selon qu'ils sont d'un côté ou de l'autre de la rivière Heishui ("Eau noire") qui marque ici la frontière entre la Chine et le Vietnam, à l'extrémité méridionale de la région autonome du Guangxi. Et ceux devant nous penchent effectivement de façon politiquement correcte vers l'intérieur des terres chinoises.

Le temps est aujourd'hui à la plaisanterie et à la détente sur cette frontière qui fut jadis une des plus chaudes d'Asie. Si une quinzaine de soldats en armes stoppent notre véhicule sur la petite route déserte en cette matinée de juillet, c'est uniquement pour prévenir une hypothétique infiltration terroriste à l'approche des Jeux olympiques : on a beau se trouver à 4 000 km de Pékin, on n'est jamais trop prudent. Le contrôle, sous l'oeil d'un berger allemand et le canon des fusils mitrailleurs, est minutieux, mais courtois. La guerre appartient à l'Histoire et les abris souterrains relèvent désormais des curiosités touristiques.

Chinois et Vietnamiens ne sont sans doute plus "aussi proches que les lèvres et les dents", ainsi qu'on caractérisait la fraternité révolutionnaire et anti-impérialiste qui unissait les deux peuples au plus fort de la guerre du Vietnam. Néanmoins, après les hostilités de 1979, puis les incidents frontaliers récurrents et la guerre larvée des dix années suivantes, l'heure est à la coexistence pacifique et à la coopération économique. Là où les communications avaient été coupées, c'est une autoroute qui descend maintenant vers le principal point de passage routier et ferroviaire entre la Chine et le Vietnam, la (de nouveau) bien nommée Porte de l'Amitié (Youyiguan). Et ici, à Detian, les touristes chinois se pressent par bus entiers pour venir admirer les plus grandes cataractes transnationales d'Asie qui barrent la frontière sur plus de 200 mètres, dans un décor karstique absolument féérique.

La "frontière sino-annamite"

Seuls les autochtones sont, toutefois, autorisés à franchir la frontière en cet endroit et on perçoit malgré tout des tensions. Au-delà des chutes, une vieille borne datant de l'Indochine française démarque la "frontière sino-annamite". La frontière ne passe plus là, cependant ; elle épouse le cours de la rivière quelques dizaines de mètres plus loin. La communauté vietnamienne en exil accuse le gouvernement de Hanoï d'avoir bradé le territoire national en cédant ces terres aux Chinois. La bonne entente retrouvée entre les deux voisins était sans doute à ce prix, mais le malaise est évident. Une corde est tendue en travers du chemin et un garde a pour consigne d'éloigner les visiteurs de la fameuse borne-frontière. Le ton monte, les invectives fusent et, après avoir consulté ses supérieurs par téléphone, l'homme, de mauvaise grâce, finit par laisser passer l'étranger - privilège qui sera obstinément refusé ensuite à un groupe de touristes chinois. L'endroit, manifestement, est source d'embarras.

Inexistant dans les années 1980, le commerce bilatéral entre Hanoï et Pékin avoisine les 10 milliards de dollars. Le volume des échanges officiels n'empêche pas la frontière sino-vietnamienne de rester le théâtre de tous les trafics, comme l'illustre la présence, à Detian, de curieuses vendeuses de parfums venues du Vietnam. D'autres "articles" de contrebande sont plus convoités, plus controversés et mieux dissimulés : les femmes.

C'est là un des effets les plus inattendus de la "politique de l'enfant unique" poursuivie en Chine depuis la fin des années 1970. Après avoir laissé la population exploser sous le maoïsme, les dirigeants chinois ont radicalement changé de cap en lançant les réformes économiques. Chaque ménage n'était plus autorisé qu'à avoir un seul enfant.

Les contrevenants étaient durement sanctionnés (lourdes amendes, perte de l'emploi, mise au ban de la société), tandis que les autorités menaient une politique agressive d'avortements et de stérilisations forcés. Les enfants nés malgré tout dans l'illégalité se voyaient privés de toute existence officielle : faute de papiers d'identité, ils n'avaient accès ni aux crèches, ni aux hôpitaux, ni aux écoles, ni, plus tard, aux emplois publics.

Ce que le gouvernement avait sans doute sous-estimé dans l'aventure, c'est l'attachement viscéral des Chinois à une descendance masculine parce que les garçons perpétuent la lignée et conservent le patrimoine familial (les filles vont vivre dans leur belle-famille), mais aussi parce qu'ils représentent une main-d'oeuvre précieuse dans une Chine rurale où le travail reste largement manuel. Parce qu'ils ne pouvaient avoir qu'un enfant et qu'ils voulaient à tout prix un fils, beaucoup de Chinois (des paysans surtout) n'ont pas hésité à éliminer ou à abandonner les nouveau-nés si c'étaient des filles. Résultat : un déséquilibre alarmant des sexes qui atteint officiellement 118 garçons (mais jusqu'à 170 ou 180 dans certaines régions) pour 100 filles. Les autorités chinoises voient logiquement dans cette situation un défi majeur, voire le problème numéro un pour le régime communiste aujourd'hui.

Deux enfants pour les minorités

Une de ses conséquences est d'ores et déjà la "pénurie" de filles à marier. Le Guangxi est une région autonome dans laquelle la plus importante minorité ethnique de Chine, les Zhuang, forme un tiers des 50 millions d'habitants. Pékin se flatte d'appliquer sa politique démographique avec souplesse à l'égard des minorités dont les ressortissants sont autorisés à avoir deux enfants, mais uniquement si le couple vit à la campagne et si le premier né est une fille. En réalité, le Guangxi souffre lui aussi du déséquilibre des sexes dans la population et, comme les habitants de la frontière parlent un dialecte commun, la tentation est grande d'aller chercher des épouses au Vietnam. Elles sont réputées jolies et travailleuses, ce qui ne gâche rien, mais n'empêche pas les déboires.

"Ce sont surtout les pauvres qui épousent des Vietnamiennes, explique un étudiant. De leur côté, les femmes ne sont souvent intéressées que par la dot. Une fois celle-ci empochée, parfois le soir même de la noce, il arrive qu'elles repassent la frontière et rentrent chez elles. On a même vu des femmes déjà mariées au Vietnam venir épouser un Chinois et disparaître ensuite. Cela en a refroidi plus d'un et le problème des mariages reste entier."

Une amende de 10 000 yuan

Le gouvernement chinois étudie par conséquent la possibilité d'alléger à l'avenir le contrôle des naissances et de tolérer deux enfants par famille, bien que la Chine compte, en réalité, indéniablement plus que 1,3 milliard d'habitants et que la surpopulation soit toujours un obstacle au développement. Dans la pratique, beaucoup de couples n'ont pas attendu la permission : il est de plus en plus fréquent de croiser des familles avec deux, voire trois enfants. L'histoire est à chaque fois la même : les parents ont payé une amende de 10 000 yuan (1 000 euros) pour se faire pardonner leur péché. L'essor de l'économie privée met ces enfants en surnombre à l'abri de la vie de paria qu'ils auraient jadis connue : ils fréquenteront l'école privée, seront soignés dans des cliniques privées et seront embauchés plus tard dans une entreprise privée. L'argent ouvre désormais toutes les portes, mais il en faut beaucoup. Il sert même aujourd'hui à payer des mères porteuses...

Dans le même temps, les autorités poursuivent leur campagne d'éducation pour convaincre les Chinois qu'une fille vaut un garçon. A l'entrée de Baise (en chinois, le nom se prononce "baille- se" !), la grande ville de l'ouest du Guangxi où Deng Xiaoping, l'architecte des réformes chinoises, commença sa carrière militaire à la fin des années 1920, un avis est placardé sur la façade du palais de justice. Il rappelle que l'infanticide des filles est un crime qui doit être sévèrement puni. Les mentalités doivent à l'évidence encore évoluer.

Sur la place principale de Jingxi, un bourg sur la route de Detian à Baise, la population est rassemblée comme à l'accoutumée pour profiter de la fraîcheur du soir. Des groupes d'hommes et de femmes âgés s'amusent à perpétuer une tradition de la minorité zhuang : ils se content fleurette en chantant et les paroles qu'ils improvisent suscitent de touchants éclats de rires. Un peu à l'écart, un homme n'a, lui, visiblement pas le coeur à rire. Il vend des livres d'occasion (parmi lesquels plusieurs volumes des oeuvres de Mao) et a placé sur le trottoir un avis consciencieusement calligraphié. "Hunanais, 43 ans, cherche femme, physique sans importance, même handicapée, pour liaison sérieuse. Si c'est pour s'amuser, s'abstenir. J'ai un ami de 50 ans dans la même situation. "