Reportage Envoyée spécial à Tripoli

Qui est le rat ?" hurle la vieille femme, "C’est à lui de se cacher sous terre, maintenant". Le qualificatif utilisé par Mouammar Kadhafi pour désigner les insurgés inspire les curieux agglutinés autour de la pasionaria : " Kadhafi, rat , Kadhafi, rat", se mettent-ils à scander, avant de la laisser poursuivre sa diatribe contre l’ex-dirigeant libyen. "En 42 ans, il n’a rien donné à son peuple", dit-elle. "Pour lui, nous n’étions rien de plus que des animaux". Fatima El Hadi, 63 ans, a choisi un lieu symbolique pour exprimer les frustrations d’une vie. Elle se tient au premier étage de l’ancienne maison de Mouammar Kadhafi, partiellement détruite par un raid américain en 1986, en représailles à un attentat fomenté par des agents libyens dans une discothèque de Berlin-ouest, fréquentée par des militaires américains.

Le bâtiment, laissé en l’état par Mouammar Kadhafi, servait souvent de décor à ses interventions télévisées. Il se dresse au milieu de la caserne de Bab Al Azizya, la résidence fortifiée de l’ex-dirigeant à Tripoli, où les Libyens affluent en masse depuis sa prise par les rebelles, le 23 août. Les familles viennent au complet, laissant les enfants jouir de l’immense parc qui s’étend sur plusieurs hectares, au cœur de la capitale.

Certains enfants ont l’air un peu désorientés, parmi les tirs de kalachnikov et les klaxons des voitures qui encombrent les routes menant d’un bâtiment à l’autre. Les parents sont trop euphoriques pour s’en rendre compte. Ils répètent à tue-tête les slogans de la révolution, et se photographient dans ce lieu symbolique du régime déchu.

Les femmes rivalisent en youyous, ces cris aigus et modulés qu’elles poussent notamment pour exprimer la joie. "Nos enfants ne seront plus jamais humiliés", poursuit Fatima El Hadi en tenant à bout de bras son petit-fils de quelques mois. "La Libye redresse la tête".

Un peu en retrait, sa fille l’observe, le sourire gorgé de peine. "Ma mère était directrice d’école", raconte-t-elle. "C’est une femme éclairée qui a souffert pendant 42 ans de voir son pays dirigé par un illuminé". Le visage de Manel El Hadi est tout à coup traversé par une expression de dégoût. La femme de 39 ans, professeur de droit, gagne quelques centaines de dinars par mois. "La Libye est un pays riche", dit-elle. "Nous avons tout ce qu’il faut pour vivre bien, pourtant je ne possède rien". Elle n’a "pas le courage" de clamer sa colère à haute voix. Elle préfère ajouter sa signature à celle des "insoumis" de Sug Al-Juma, un quartier de Tripoli réputé hostile à Mouammar Kadhafi, et des "lions du Djebel Nefoussa", cette région montagneuse de l’ouest libyen dont les combattants jouèrent un rôle déterminant dans la chute de Tripoli.

Dans un maigre espace vide, sur un mur, elle écrit : "Mouammar Kadhafi est tombé, nous sommes immortels".

Un sentiment que partage Abdulatif Shtwie, 62 ans. "Nous sommes entrés dans l’histoire en reprenant le contrôle de la nôtre", déclare l’homme venu "visiter le château du dictateur" avec sa femme et ses deux filles. "Nous célébrons chez lui sa défaite et nous ouvrons les fenêtres sur la liberté", dit-il.

Marwa, sa fille de 18 ans, n’a pas le souvenir de s’être jamais risquée aux alentours de la caserne. "S i vous gariez votre voiture près des murs d’enceinte, les gardes tiraient sans sommation", explique-t-elle. La découverte du petit univers de Kadhafi la laisse bouche bée. "Quel menteur !", s’exclame-t-elle. "Il a toujours affirmé que son salaire ne dépassait pas 300 dollars, mais regardez ces endroits incroyables".

Il ne reste pourtant plus que les décombres de ce que Bab Al-Azizia a dû être. D’imposantes bâtisses ont été détruites par les bombardements de l’Otan. Celles encore debout ont été pillées et en partie brûlées à la suite de l’entrée des rebelles dans la caserne.

La demeure de Kadhafi, dissimulée sous une dense végétation et construite en sous-sol, est plongée dans l’obscurité. Muni d’une lampe de poche, un jeune rebelle inspecte les décombres. Il ramasse des photos de Kadhafi et de son épouse, éparpillées sur le sol. "Je les montrerai à mes enfants, en leur racontant l’histoire de la Libye et de cette révolution", dit-il. Il prend aussi un gilet d’enfant, qui appartient, assure-t-il, à l’un des petits-enfants de l’ex-dirigeant. Il compte l’utiliser pour "nettoyer son pare-brise". Un homme ressort du bâtiment le visage noirci par la poussière, avec à la main un sac en plastique débordant de cassettes vidéos, de vêtements et de peintures. "C’est l’argent du peuple libyen qui a payé tout ça", dit-il.

Kadhafi, introuvable hier, était localisé, selon Abdoul Hakim Belhadj, chef militaire des ex-rebelles à Tripoli.