Le procès qui s’est ouvert lundi devant le tribunal correctionnel de Paris, et devait s’y dérouler jusqu’au 8 avril, s’annonçait historique. Ce mardi, pour la première fois dans les annales - exception faite des cas, très particuliers, de Louis XVI et de Philippe Pétain -, un ex-chef d’Etat devait comparaître sur le banc des prévenus. L’ex-président Jacques Chirac (1995-2007) devait y être jugé pour détournements de fonds, prise illégale d’intérêts et abus de confiance. Ce mardi, était-il prévu, le prédécesseur de Nicolas Sarkozy à l’Elysée devait assister à l’audience. Finalement, il pourrait ne même pas venir au tribunal. Car son procès pourrait tourner court dès sa deuxième audience.

Ce mardi, en effet, le tribunal doit décider de surseoir ou non à ce procès. La défense d’un des coprévenus de Jacques Chirac a demandé son ajournement. Ce sont deux vieilles affaires, distinctes mais connexes, qui sont jugées : des emplois présumés fictifs à la mairie de Paris, au bénéfice de l’ex-parti RPR, dans les années 90. Si elles sont si tardivement jugées, c’est parce que le délai de prescription relatif à ces détournements putatifs a été mécaniquement allongé, du fait de l’immunité pénale de Jacques Chirac pendant son mandat élyséen. Selon la défense d’un ex-directeur de cabinet de Jacques Chirac alors que ce dernier était maire de Paris (1977-1995), l’on a allongé de manière anticonstitutionnelle ces délais de prescription relatifs à ces deux dossiers. La Cour de Cassation, voire le Conseil constitutionnel, doivent donc se pencher sur cette question de droit avant même que le tribunal examine le fond du dossier.

Ce mardi, dès lors, soit le fameux procès, dès son entame et pour l’instant en tout cas, est ajourné : "fait pschitt" donc, pour reprendre la mémorable formule qu’avait utilisée jadis Jacques Chirac, à propos d’une affaire "abracadabrantesque" selon lui, qui ne pouvait que se dégonfler. Soit, au contraire, le procès se poursuit, la requête présentée lundi étant rejetée. Soit, encore, une troisième voie, médiane, est choisie : l’examen d’un seul des deux dossiers, et/ou la tenue du procès quitte à attendre, pour le prononcé du jugement, que les deux hautes instances saisies aient rendu leur avis.

Lundi, à l’audience, hormis la partie civile représentant une association anticorruption, pas grand-monde n’a prôné la poursuite du procès.

Les défenseurs des prévenus ont plaidé pour la suspension des audiences. Les avocats de Jacques Chirac aussi, même s’ils ne se sont pas opposés à ce que le procès continue en attendant que la Cour et le Conseil se prononcent. Quant au parquet, il a répété que les faits présumés étaient si "anciens" que "ce procès pourrait paraître anachronique". Et se résumer à "beaucoup de bruit pour rien".

Une telle position n’a rien d’étonnant. Le parquet a toujours, vainement, prôné l’abandon des poursuites contre Jacques Chirac. A ses yeux, les infractions qui lui sont reprochées sont insuffisamment caractérisées. Et "il n’y a pas d’éléments suffisants pour remettre en cause la bonne foi" de l’ex-maire de Paris. Au demeurant, le procureur qui a plaidé lundi a été étiqueté successivement chiraquien puis sarkozyste. Il a été jadis directeur des affaires criminelles de Dominique Perben : à l’époque ministre de la Justice du président Chirac. Et, depuis, lui ont successivement été reprochés son manque de zèle à éclaircir la sombre "affaire Euralair" (des vols gratuits dont Bernadette Chirac aurait bénéficié de cette compagnie aérienne), puis sa pugnacité contre Dominique de Villepin lors du procès Clearstream. Dès lors, pas de grande pugnacité à attendre de sa part, cette fois, dans ce procès Chirac, si d’aventure il se poursuivait.

Le cas échéant, de toute manière, l’enjeu judiciaire d’un tel procès risque d’être inversement proportionnel à son retentissement médiatique et à sa portée symbolique. Car, si par extraordinaire Jacques Chirac était condamné, nul n’imagine qu’il ne bénéficierait pas d’un sursis : c’est l’usage pour ce genre de délits politico-financiers. En outre, le fait qu’avant même le procès, il ait dédommagé la mairie de Paris du préjudice subi donnerait des chances à ses avocats d’obtenir gain de cause s’ils plaidaient en faveur d’une dispense de peine, au bénéfice de leur célèbre client.