Trois jours après avoir accepté à Bruxelles un prêt sous conditions de dix milliards d’euros, le gouvernement chypriote cherchait lundi à calmer les appréhensions des uns et des autres, pour éviter un retrait massif de liquidités dans son système bancaire. Et comme c’est souvent le cas à Chypre, les tractations ont lieu en coulisses, en repoussant les échéances.

Le vote du Parlement chypriote sur le paquet d’aide a été reporté à au moins ce mardi, tandis que les banques resteront fermées jusqu’à jeudi.

Sans accord du Parlement, Chypre, entrée en 2008 dans la zone euro, risque la faillite. Ses banques sont exposées aux dettes de la Grèce. L’Etat lui-même doit rembourser 1,4 milliard d’euros en juin.

La taxe qui fait peur

Au centre de ce sauvetage se trouve la taxe exceptionnelle de 6,75 % sur les dépôts bancaires de moins de 100 000 euros et de 9,9 % au-delà, mesure qui devrait rapporter 5,8 milliards d’euros. En échange, les déposants vont recevoir des actions des banques chypriotes ainsi sauvées, garanties selon Nicosie par les réserves en gaz naturel qui viennent d’être découvertes dans les eaux territoriales, en mer Egée (lire en pages 26-27).

A l’issue d’une conférence téléphonique, l’Eurogroupe a précisé de son côté hier soir que Chypre devra instaurer "plus de progressivité" dans la taxation des dépôts par rapport à l’arrangement de samedi dernier, mais le montant général généré par la taxation devra rester inchangé, soit 5,8 milliards d’euros. En effet, la zone euro ne veut plus taxer les déposants à Chypre ayant moins de 100 000 euros sur leur compte, mais la décision finale reviendra aux autorités chypriotes. En revanche, pour les dépôts bancaires au-delà de 100 000 euros, les ministres des Finances de la zone euro se sont prononcé pour une taxe de 15,6%.

Politiquement, Le président Nicos Anastasiades, qui dirige la formation de droite Disy, doit trouver une majorité au parlement. Disy (20 sièges) doit obtenir l’appui du parti de centre-droit Diko (8 sièges) car le parti communiste Akel (19 députés), qui a dirigé le pays pendant cinq ans avec Diko, et les socialistes de l’Edek (5 sièges) ont d’ores et déjà rejeté le plan de sauvetage. Mais, économiquement aussi, le président chypriote doit éviter une fuite massive des capitaux russes. " Si les Russes s’en vont, on est foutu , résume Bernard Musyck, un Belge professeur d’économie à la Frederick University de Nicosie. Il y a 70 milliards de dépôts pour un PNB de 17 milliards d’euros. On estime à un tiers les comptes dans les mains des Russes, un tiers pour les Britanniques et un tiers pour les Chypriotes. Le risque est lié au fait que le système bancaire soutient à lui seul l’économie."

Bernard Musyck ne croit cependant pas que les déposants russes vont quitter le pays immédiatement. " Même s’il perd 10 à 15 % de son capital, le déposant russe va rester chez nous. Il y a toute une infrastructure ici : des banques russes, des journaux, des investissements", dit-il. Certains déposants russes sont aussi handicapés par le fait qu’ils ont recyclé à Chypre de l’argent sale ou en noir et ne peuvent pas le transférer facilement ailleurs.

Un plan plus large

La taxe "one shot" n’est qu’un des volets du plan de sauvetage, le plus médiatisé. Les Chypriotes ont aussi accepté d’augmenter le taux d’imposition des sociétés de 10 à 12,5 %, ce qui reste un taux très favorable comparé aux 33,99 % réclamés (hors exceptions) en Belgique. Le gouvernement de Nicosie pourrait aussi procéder à des privatisations (électricité, téléphonie, ports). Il doit toutefois faire face aux difficultés de trésorerie de la compagnie nationale Cyprus Airways. Celle-ci vit au-dessus de ses moyens et vient d’annoncer des pertes de 55,8 millions d’euros pour 2012, soit plus du double que l’année précédente.

De façon générale, Chypre subit le contrecoup d’une mauvaise gestion de ses finances publiques, ayant multiplié les postes à gros salaires dans l’administration ou les organisations semi-gouvernementales.