Le troisième jour, on m’a donné un bâton et on m’a dit : tue cette femme ou tu es mort. J’ai frappé, il n’a fallu que cinq coups pour la tuer.. Orlando Moses, jeune professeur d’anglais à Lira, ville du nord de l’Ouganda, a le regard figé lorsqu’il évoque son passé d’enfant-soldat. Le flash-back remonte à l’année 2003. A l’époque, Orlando a 13 ans et son village est attaqué par les rebelles de la LRA, l’Armée de résistance du Seigneur, emmenée par le sanguinaire Joseph Kony. La LRA veut renverser le président Yoweri Museveni et instaurer une théocratie "basée sur les Dix commandements". Il sème la terreur dans le nord du pays.

La famille d’Orlando a juste le temps de prendre le nécessaire avant de s’enfuir. "J’étais parti à l’avance, avec les bagages, quand j’ai été ca pturé par les rebelles", poursuit Orlando. "Mes parents ont appris ma capture et ont pris un autre chemin pour, finalement, arriver dans un camp de réfugiés. Mais mon père n’a pas résisté au choc de mon arrestation : il est décédé quelques jours plus tard." Les yeux, toujours fixes, s’embrument légèrement. Orlando, jeune homme mince de l’ethnie lango, reprend son souffle et poursuit. "Il y avait des enfants de sept, dix ans qui ont été kidnappés en même temps que moi et emmenés dans la forêt. Au-dessus de vingt ans, les villageois étaient tués."

"Les fugitifs brûlés vifs"

Après un nouveau "test" (on lui ordonne de tuer un homme, toujours avec un bâton, ce qu’il effectue "à nouveau en cinq coups"), Orlando reçoit une arme, une AK 47. Il devient un enfant-soldat de Kony, comme 60000 à 100000 autres enfants de l’Afrique centrale (dernière estimation de l’Onu) durant ces vingt-cinq dernières années. Orlando restera plus de deux ans dans cet enfer, avec des souvenirs terribles, mais "qui ne le hantent plus" comme ceux de "familles entières enfermées et brûlées dans leur maison", ou encore "de gens à qui l’on coupait les bras, les jambes, la tête".

Orlando mime aussi le sort qui était réservé aux fugitifs rattrapés. "On leur attachait les mains et les pieds avant de les brûler vifs." En règle générale, "tout enfant qui tentait de s’enfuir était immédiatement abattu", poursuit-il. "Les rebelles nous disaient aussi qu’on serait tués par notre propre communauté si on retournait dans notre village." Les conditions de vie étaient difficiles pour les enfants dans la forêt. "On dormait dehors, sur le sol, et on avait en permanence faim. Parfois la pluie était si forte qu’elle nous battait."

En juillet 2005, Orlando profite du chaos provoqué par le bombardement de l’armée ougandaise sur l’un des camps des rebelles pour s’échapper. "J’ai couru pendant 25 km et on m’a directement amené vers un centre de réhabilitation pour enfants-soldats."

Ce centre se nomme Rachele Rehabilitation Centre, en hommage à Sœur Rachele, une religieuse italienne qui s’offrit comme otage à la place d’une centaine d’étudiantes enlevées à Aboke, juste au nord de Lira. Il a été érigé par Johan Van Hecke, l’ancien président du CVP, et son épouse Els de Temmerman, ancienne journaliste de la VRT, et a recueilli plus de 2500 enfants-soldats, à Lira, jusqu’à la cessation du conflit en Ouganda en août 2006.

Le regard dur de la famille

Aujourd’hui encore, ce centre accueille d’anciens enfants-soldats et continue de les instruire, de les réinsérer dans la société ougandaise. Car cette réhabilitation n’est pas toujours évidente. Celle d’Orlando prit du temps. "J’étais blessé. Je n’ai pas revu tout de suite ma famille", se souvient-il. La première rencontre avec ses proches ne "se passe pas bien". Ces derniers le voient comme "un tueur, un ennemi". "Ce n’était pas le bon moment pour les voir", dit-il simplement. Au fil des mois, Orlando réapprend les bases de la vie en société : comment se comporter avec les autres, comment s’exprimer en public, etc.

Lentement, il tourne la page. "Maintenant, je me sens bien", explique-t-il. "J’ai été capturé par la force, je n’ai jamais voulu prendre les armes. Je voulais juste être éduqué, devenir professeur Je n’en avais rien à faire de cette guerre. On nous a forcés à tuer. Je n’ai jamais été comme ces rebelles et je ne le serai jamais. J’ai du respect pour l‘être humain, eux n’en ont aucun."

Les cauchemars ont disparu. "Au début j’avais peur tous les soirs qu’ils viennent me chercher pour me tuer", se souvient le jeune homme. "Mon plus grand regret, c’est la perte de mon père. Il n’aura jamais vu ce que je suis devenu et ma famille a souffert de son absence. Mes frères et sœurs n’ont pas pu poursuivre leur scolarité, ma mère possède juste de quoi survivre."

Les filles ? De bonnes "snipers"

Plusieurs centaines d’enfants-soldats restent entre les mains de Joseph Kony, qui, affaibli, se serait réfugié dans une zone située entre la République démocratique du Congo, la République centrafricaine et le Sud-Soudan. D’après différentes sources, le "Messie sanglant" continuerait à enlever des enfants dans cette région. "Un petit groupe d’entre eux s’est échappé il y a quatre mois", explique Hope Okemy de l’organisation Childcare development, une ONG de réhabilitation active à Gulu, au nord-ouest de Lira. Parmi ces ex-enfants-soldats, on compte de nombreuses filles qui devenaient "les cuisinières" ou "les femmes" des rebelles de Kony, mais étaient aussi réputées pour être de "très bonnes snipers".

Un retour parfois impossible

L’ONG, soutenue par une association belge (1), fournit un accompagnement psychologique important : la plupart des enfants-soldats ont subi un véritable "lavage de cerveau", certains d’entre eux ont été forcés à assassiner leur propre famille et se montrent encore très agressifs. "La guerre a commencé au début des années 90 dans la région, plusieurs enfants-soldats ont passé dix, quinze ans sous l’emprise de Kony. Le retour à la réalité est parfois impossible. On a eu des enfants qui ne se sont jamais réadaptés et sont retournés chez les rebelles", conclut Hope Okemy.

(1) www.wapainternational.org/